Editorial : A Wuhan, le dépistage pour tous ?

Une large campagne de dépistage du Covid-19 est-elle la bonne solution pour éviter un second rebond ? En Chine, la question fait débat alors que plusieurs « clusters » à travers le pays font craindre une nouvelle vague de contaminations. Une situation qui doit absolument être maîtrisée avant l’ouverture de la session du Parlement à Pékin le 21 mai. Comme à l’accoutumée, les autorités emploient les grands moyens : confiner, punir et investir énormément de ressources.

Dans les villes de Shulan et de Jilin (31 cas au 16 mai), le confinement partiel a été réinstauré, tandis que les enquêteurs s’efforcent de remonter la chaîne de contamination impliquant des centaines de personnes. A Shenyang (Liaoning), 7500 personnes ont été mises en observation. En parallèle, l’opinion publique appelle à davantage prendre au sérieux les cas asymptomatiques.

Conséquence de ces clusters, plusieurs cadres, dont le secrétaire du Parti de Shulan, ont été limogés pour « mauvaise gestion », ce qui a fait bondir les internautes : « la priorité n’est pas de blâmer qui que ce soit, mais plutôt de lutter contre la résurgence du virus ». Ils mettent le doigt sur un point sensible. En effet, ces sanctions pourraient bien inciter d’autres fonctionnaires à cacher de nouveaux cas. C’est le même raisonnement qui a poussé les autorités de Wuhan à tenter de dissimuler d’épidémie à ses débuts…

A Wuhan, après 35 jours sans nouveau cas de Covid-19, six nouvelles contaminations étaient détectées le 10 et 11 mai dans un même complexe résidentiel. D’autres résidences étaient à nouveau placées en quarantaine. Dès le lendemain, la municipalité annonçait le lancement d’une campagne de dépistage gratuit de ses 11 millions d’habitants en dix jours. Seront testés en priorité 12 groupes « à risque », comme les personnes âgées, les travailleurs migrants, le personnel hospitalier, les professeurs… 

Selon Caixin, cette soudaine décision n’est peut-être pas étrangère aux inquiétants résultats d’une enquête épidémiologique menée a Wuhan. Selon celle-ci, des anticorps ont été retrouvés chez 5% à 6% de 11 000 personnes testées en avril. Si l’échantillon statistique est représentatif de la population entière, cela représenterait 550 000 personnes à l’échelle de la ville. Sans tarder, la version chinoise de l’article de Caixin était censurée,  Officiellement, seules 50 339 ont été contaminées par le Covid-19 à Wuhan, soit dix fois moins

A ce jour, 3 millions d’habitants auraient déjà été testés à Wuhan depuis avril. Il faudrait donc procéder au dépistage de 730 000 personnes supplémentaires toutes les 24 heures pour mener à bien cette « bataille des 10 jours » (十天大会战). Pour ce faire, la capacité quotidienne de dépistage de la ville, actuellement de 100 000 tests par jour, devrait encore être multipliée par sept ! Le premier jour de la campagne le 14 mai, seules 72 791 étaient dépistées, puis 115,609 le lendemain, 222 675 le surlendemain, 335 887 le 17 mai et 467 847 le 18 mai permettant de détecter… une soixantaine de nouveaux cas asymptomatiques. Malgré cette montée en puissance, on est encore loin du compte. Quotidiennement, la Chine entière produit désormais 9 millions de tests, 11 fois plus qu’en janvier.

En tout cas, l’organisation d’une telle opération est un véritable casse-tête pour les comités de quartier. Déjà, les premières plaintes émergent des longues files d’attente favorisant d’éventuelles contaminations… Etant donné l’ampleur du dépistage, le risque de confondre les échantillons n’est pas non plus à exclure.

Les partisans de cette campagne argumentent qu’elle permettra de redonner confiance à la population et donc d’accélérer les efforts de normalisation de l’activité. Toutefois, certains internautes regrettent qu’elle n’ait pas eu lieu avant le déconfinement de la ville le 8 avril. D’autres suspectent une opération de communication pour prouver à la communauté internationale que la Chine a la situation bien en main.

Pour Wu Zunyou, expert du Centre national pour le Contrôle et la Prévention des Maladies (CDC), un tel dépistage est coûteux (au moins 1 milliard de yuans) et inefficace puisque les personnes pourront toujours être contaminées après l’examen. De plus, le problème de la fiabilité des tests se pose, certains patients ayant été dépistés plusieurs fois avant d’être déclarés positifs au Covid-19. Pour rappel, les meilleurs tests disponibles sur le marché ne sont fiables qu’à 90%.

Reste encore la question de la transparence des résultats. Comment réagiront les autorités si la campagne de dépistage à Wuhan révèle un nombre élevé de nouveaux cas ? Après avoir déployé tant d’efforts pour remettre le pays en marche, la dernière chose dont le régime a besoin est que la population soit assaillie par un vent de désespoir, réalisant que le Covid-19 n’a jamais vraiment disparu – et ne disparaîtra peut-être jamais complètement, comme l’avertit l’OMS. Le Dr Zhang Wenhong, expert à Shanghai, ne se fait pas d’illusions : « même lorsque la pandémie aura pris fin, les citoyens n’auront d’autre choix que d’accepter les mesures de prévention contre la maladie comme partie intégrante de leur vie ».

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