Editorial : « Chengguan » des villes, « nongguan » des champs

« Chengguan » des villes, « nongguan » des champs

On connaissait les « chengguan » (城管), ces agents municipaux apparentés à des policiers et qui imposent leur loi aux petites gens, vendeurs ambulants, réparateurs de vélos et autres marchands de fruits, de fleurs ou de beignets ! Cette « garde urbaine », créée au tournant des années 2000 pour régler les problèmes liés à la fulgurante urbanisation chinoise (propreté des villes, parking sauvage…), avait fait scandale il y a dix ans, exerçant arbitrairement son autorité au quotidien sur les plus démunis. La brutalité de ses représentants, accusés de pressions, de maltraitance, de racket et de corruption, avait même entraîné la mort de plusieurs personnes lors de violentes altercations sur la voie publique.

Aujourd’hui, c’est au tour de leurs cousins des campagnes de s’illustrer pour des raisons similaires. Surnommés les « nongguan » (农管), ces représentants des forces de l’ordre postés dans les villages ont fait polémique ces dernières semaines après la diffusion de vidéos les montrant en train d’harceler des paysans. Du Heilongjiang au Jiangsu, on les voit confisquer des poules, détruire des récoltes, interdire les fils à linge entre deux arbres ou encore organiser des examens pour tester les compétences agricoles des paysans…

Ces vidéos, aujourd’hui censurées, ont attiré l’attention du public et suscité des milliers de commentaires d’internautes dénonçant les actions « abusives » de ces agents de l’Etat, dont la mission initiale est de traquer les semences contrefaites, les faux médicaments vétérinaires et les produits périmés.

Une liste d’achat de matériel destiné aux « nongguan » d’une préfecture au Tibet, comprenant des talkies-walkies, des lunettes de vision nocturne, des brouilleurs de signaux, des matraques électriques, des caméras-piétons et des gilets pare-coups, a fuitée sur la toile et est venue renforcer un peu plus la méfiance du public. « Je peux comprendre pourquoi la police anti-émeute peut avoir besoin de tels équipements, mais les nongguan ? Comptent-ils s’en servir contre les paysans ? », s’indigne un internaute.

Il faut rappeler que si cette « garde rurale » a été créée, c’est avant tout car le gouvernement souhaite accroître le contrôle social jusque dans les villages. Pékin estime que c’est la meilleure façon de tuer dans l’œuf tout mécontentement qui pourrait venir troubler la stabilité sociale. Or, le remède est en train de devenir pire que le mal, à savoir que ces façons de faire risquent de devenir elles-mêmes un facteur d’instabilité !

Face à la polémique, le ministère de l’Agriculture mi-avril a rappelé à ses agents qu’« interdire aux gens de planter des légumes dans leurs jardins ou d’élever des poules en liberté dans les villages ne fait pas partie de leurs attributions » et que « rien ne peut être fait sans autorisation légale ». Il les a également incités à « faire preuve de davantage de tolérance face aux infractions mineures des petits paysans ».

Si le public est à ce point échaudé, c’est que ces abus des « nongguan » leur rappellent ceux des « dabai » (大白), ces volontaires vêtus de combinaisons blanches qui pouvaient interdire aux habitants de sortir de chez eux durant la pandémie.

Or, s’il y a bien une leçon à retenir de ces trois années de « zéro Covid », c’est que lorsqu’on donne soudainement tous pouvoirs à des gens souvent peu éduqués, insuffisamment formés et déconsidérés par le reste de la société, les choses peuvent vite dégénérer… C’est vrai pour les « chengguan », les « dabai » et les « nongguan ». 

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