Finance : Pékin démantèle Ant, champion de la fintech

Pékin démantèle Ant, champion de la fintech

Finance et technologie ne font pas bon ménage. C’est le message que les régulateurs ont fait passer à Ant, bras armé financier du géant du e-commerce Alibaba, au lendemain de l’amende record de 2,8 milliards de $ infligée à sa maison mère pour pratiques monopolistiques.

Grâce à son application de paiement en ligne Alipay aux 711 millions d’utilisateurs actifs par mois, Ant s’est imposé en quelques années comme le champion de la fintech, en proposant des crédits à la consommation et des placements à des conditions plus avantageuses que celles offertes par les banques traditionnelles.

Inquiètes du « risque » que représentent ces activités pour le secteur bancaire, les autorités exigent aujourd’hui que la firme fondée par le milliardaire Jack Ma en 2014 procède à une restructuration complète de ses activités, six mois après avoir annulé à la dernière minute son entrée en bourse qui s’annonçait pourtant historique.

Pour se conformer aux exigences des régulateurs, Ant devra se transformer en une « holding financière » sous contrôle du gouvernement, et compartimenter chacune de ses activités. Son offre de crédit sera soumise aux mêmes règles que celles qui s’appliquent aux banques : Ant devra financer de sa poche au moins 30% du montant des prêts, ce qui devrait nécessiter une injection de capital frais de près de 30 milliards de $.

Le groupe devra également renoncer à faire la publicité de ses services financiers (Huabei 花呗et Jiebei借呗) sur son application Alipay et réduire les sommes investies par ses clients dans son fonds de placement Yu’e Bao (余额宝, « Solde Précieux » en chinois). Les actifs de Yu’e Bao auraient déjà fondu de 18% au premier trimestre 2021 pour s’élever à 972 milliards de yuans, Ant incitant ses clients à placer leurs économies ailleurs… Dépourvu de tous ses services financiers, le nouveau visage d’Alipay s’annonce déjà beaucoup moins attractif pour les utilisateurs et devrait freiner l’expansion de ce business très lucratif pour Ant. En 2020, le groupe tirait 40% de ses revenus des prêts en ligne.

Mais le véritable nerf de la guerre, ce sont les quantités colossales de données financières amassées par Ant. Elles ont permis à la firme de mettre au point l’un des systèmes de notation de crédit personnel les plus performants du pays, Zhima Credit. Depuis 2019, les régulateurs avaient gardé une dent contre Ant et Tencent, qui avaient refusé de partager leurs données avec Baihang Credit, la première agence de notation lancée un an plus tôt par la Banque Centrale.

Aujourd’hui, les autorités semblent avoir obtenu gain de cause. Ant aurait consenti à transférer ses données à une nouvelle société de notation de crédit contrôlée par l’État, ce qui permettrait à tous les autres acteurs bancaires d’y accéder. En échange, la Banque Centrale chinoise serait prête à octroyer à Ant une licence de notation de crédit, devenant ainsi la troisième entreprise du pays à obtenir ce sésame tant convoité.

Dernier impératif des régulateurs : que Jack Ma cède sa participation de 10% dans Ant et de 34% dans Yunbo, véhicule d’investissement qui détient indirectement 50,5% d’Ant. Même si Ant a nié ces informations, l’éviction de son fondateur lui permettrait finalement de réaliser son introduction en bourse, à un tiers de la valorisation escomptée en novembre dernier. 

Si les régulateurs mettent un point d’honneur à démontrer que cette reprise en main d’Ant n’a rien à voir avec la disgrâce de Jack Ma et qu’elle servira de modèle aux autres acteurs de la fintech, ils enquêtent depuis plusieurs mois sur les raisons qui ont permis à Ant d’obtenir le feu vert des autorités – malgré les inquiétudes de Pékin – pour faire son entrée au marché STAR de la bourse de Shanghai, lancé en juillet 2019 avec le soutien du Président Xi Jinping.

Pour arriver à ses fins, les inspecteurs soupçonnent Jack Ma d’avoir usé de l’influence des puissants actionnaires d’Ant, comme le fonds souverain CIC et l’assureur China Life Ses liens avec une faction politique rivale de Xi Jinping sont également scrutés. Dans ce climat délétère, pas moins de 76 entreprises de la tech ont préféré renoncer à s’introduire sur ce « Nasdaq chinois » pour le seul mois de mars… Aucun doute, les retombées de cette enquête seront tout aussi intéressantes que les conséquences du remaniement de Ant.

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