Hong Kong : Pékin fait sa loi

En 15 minutes, les 162 membres du Comité Permanent de l’Assemblée Nationale Populaire ont scellé le destin de Hong Kong, en votant à l’unanimité le 30 juin au matin l’adoption d’une loi de sécurité nationale. Elle était promulguée dans la soirée par la cheffe de l’exécutif hongkongais, Carrie Lam, qui n’avait jusque-là pas eu connaissance du texte définitif, tout comme le reste de la population.  

En gardant délibérément secret le contenu de la loi jusqu’au dernier moment, Pékin réaffirmait sa puissance et son autorité tout en alimentant l’appréhension dans la région administrative spéciale (RAS). Avant même qu’elle soit divulguée, plusieurs organisations politiques pro-démocratie annonçaient leur dissolution, tel le Demosistō de Joshua Wong (23 ans), les commerces « jaunes » retiraient leurs couleurs, tandis que les Hongkongais faisaient le ménage sur leurs réseaux sociaux, redoutant qu’un vieux message ne les conduise en prison…

Jusqu’à présent, Hong Kong était la seule ville de Chine où les libertés individuelles étaient protégées. Cette loi marque donc la fin d’une ère, à la grande satisfaction d’une partie des internautes chinois du continent qui célébraient le « second retour » de Hong Kong à la mère patrie. D’un ton sarcastique, l’un d’entre eux écrivait sur Weibo : « pourquoi les Hongkongais ont-ils le droit de manifester dans les rues et d’accéder librement à Facebook et Twitter ? À partir de maintenant, tout le monde devrait être traité équitablement, ce qui veut dire qu’eux aussi vont goûter à la cuisine à l’huile de caniveau et aux vaccins frelatés »…

L’ambiance était donc délétère dans la région administrative spéciale (RAS) à la veille du 23èmeanniversaire de la rétrocession de l’ex-colonie britannique à la Chine, le 1erjuillet 1997. Ironiquement, à la même date il y a 17 ans, un demi-million de Hongkongais défilaient dans les rues pour réclamer l’abandon d’un texte anti-subversion beaucoup moins répressif que celui adopté aujourd’hui.

En effet, la portée de la loi dépasse les prédictions les plus pessimistes. Concrètement, Pékin s’accorde le droit d’arrêter n’importe qui, pour des crimes aux définitions plus ou moins vagues (« le séparatisme, le terrorisme, la subversion et la collusion avec des forces étrangères »). Des règles du jeu arbitraires bien connues sur le continent, mais inédites dans la RAS. Pékin pourra donc extrader des Hongkongais ou des ressortissants étrangers vers le continent pour les juger. C’est cette même disposition qui avait mis le feu aux poudres en juin 2019. Des agents secrets n’ayant aucun compte à rendre à la justice hongkongaise auront pour mission de surveiller étroitement les membres de l’opposition. La loi stipule également que tous les élus n’ayant pas « solennellement » prêté serment ou affiché leur soutien à la loi seront « disqualifiés ». Un mauvais présage pour les élections au Legco de septembre…

Les peines encourues oscillent entre quelques années de prison pour les affaires « mineures », à la perpétuité pour les cas les plus graves. Ainsi, les participants à des rassemblements pacifiques pourront écoper de 10 ans de prison si un lien avec des « forces étrangères » est suspecté. Demander que des sanctions soient imposées sur Hong Kong ou sur la Chine, comme l’a fait le nouvel exilé Nathan Law lors d’une vidéo-conférence avec le Congrès américain le 1erjuillet, sera désormais considéré comme un crime de collusion avec l’étranger. Et toute personne en possession d’un drapeau, d’une bannière, ou chantant un slogan réclamant l’indépendance de Hong Kong (ou de Taïwan, du Tibet, du Turkestan oriental) sera arrêtée.

Le 1erjuillet, ils étaient tout de même quelques milliers dans les rues à braver l’interdiction de manifester pour motif épidémique (une première depuis 2003), jouant au chat et à la souris avec des policiers brandissant de nouveaux drapeaux violets (cf photo), les avertissant qu’ils enfreignaient la loi. Ainsi, moins de 24h après l’entrée en vigueur de la loi, sur les 370 manifestants arrêtés, 10 l’étaient pour des motifs de sécurité nationale.

Même si cette loi a reçu le soutien des milieux d’affaires n’appréciant guère l’agitation sociale, et que la bourse de Hong Kong n’a pas plongé grâce aux capitaux chinois, elle crée un climat d’incertitude indéniable. 

La grande question sera bien sûr le degré d’application de la loi. La nomination de deux partisans de la ligne dure, Luo Huining, chef du bureau de liaison, à la tête du nouveau « comité pour la protection de la sécurité nationale » et Zheng Yanxiong (ayant prouvé sa valeur lors des émeutes de Wukan en 2011) au « bureau pour la sécurité nationale », ne laisse rien présager de bon. Il faut donc s’attendre à ce que des personnalités de l’opposition en soient les premières victimes, en guise d’exemple. 

Lors des manifestations de l’an dernier, de nombreux observateurs craignaient que Pékin décide de rétablir l’ordre dans la RAS en y envoyant ses soldats. Mais force est de constater qu’entre le printemps 1989 et l’été 2020, le gouvernement chinois a changé ses méthodes, préférant avoir recours à un arsenal législatif plutôt que militaire. Cependant, l’objectif reste le même : intimider, voire terroriser toute voix dissonante. Pour Pékin, il était hors de question de laisser Hong Kong devenir une base de subversion, défiant l’autorité du Parti sous le regard du monde entier, et dont l’influence toxique menaçait de se répandre sur le continent. Voilà pourquoi il était primordial pour Pékin de reprendre la main, et cela, peu importe les conséquences internationales (représailles, sanctions, perte du statut économique spécial…).

Cette loi est surtout l’expression d’un projet politique plus large que le système central a pour Hong Kong. Constatant ces dernières années que les « deux systèmes » avaient pris le dessus sur le « un pays », Pékin s’est attelé à éroder progressivement le « haut degré d’autonomie » accordé à la RAS afin de réaffirmer sa souveraineté sur le territoire et rétablir le rapport de force en sa faveur. Ainsi, au lendemain d’Occupy Central en 2014, l’ « interventionnisme » de Pékin au sein des affaires hongkongaises s’est accéléré : extradition forcée de libraires et de milliardaire, disqualification des députés de l’opposition, fin du principe de non-ingérence auquel était soumis le bureau de liaison, arrestations de personnalités du mouvement pro-démocratie, loi sur l’hymne national… Et Pékin ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Il faut s’attendre à davantage « d’harmonisation » de la société hongkongaise à l’avenir : une éducation patriotique renforcée dans les écoles et les universités, une mise au pas des médias, des avocats, des ONG, et un contrôle de l’internet… Du déjà-vu en Chine.

Même si l’opposition risque d’en prendre un coup, la résistance pourrait perdurer sous d’autres formes, les manifestants hongkongais ayant déjà prouvé leur créativité en utilisant des moyens détournés pour exprimer leurs opinions – un exercice que pratiquent les internautes chinois de longue date. Certains feront le choix de l’exil. Royaume-Uni, Taiwan, Australie ont déjà tendu la main aux éventuels candidats. Mais pour ceux qui restent, le choix est clair : renoncer à leur activisme politique ou faire une croix sur leur liberté. 23 ans après la rétrocession, Hong Kong n’a jamais été aussi chinoise.

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