Monde de l'entreprise : Le 996 fait scandale chez Pinduoduo

Le 996 fait scandale chez Pinduoduo

La deuxième plateforme d’e-commerce de Chine, Pinduoduo (‎拼多多), se retrouve au cœur de la controverse après les décès successifs de deux de ses employés. L’un de ses ingénieurs de 23 ans, qui venait de terminer sa période d’essai au siège de Shanghai début décembre, s’est défenestré du 27ème étage le 9 janvier. Selon sa famille, il souffrait d’un fort stress au travail. Dix jours plus tôt, le 29 décembre à Urumqi, une employée de 22 ans s’est subitement écroulée à 1h du matin, alors qu’elle rentrait chez elle avec un collègue. Elle avait rejoint le département Duoduo Maicai (多多买菜, spécialisé dans l’alimentation) en juillet 2019 et avait depuis lors accumulé les heures supplémentaires, jusqu’à l’épuisement. « La révolution capitaliste dévore les gens ordinaires », avait-elle lâché sur les réseaux sociaux avant sa mort.

Alors, Pinduoduo serait-il le nouveau Foxconn, ce fabricant de produits électroniques qui avait connu une vague de suicides de ses employés en 2010 et 2012 ? Même si le mal-être et le désespoir sont similaires, la population n’est pas la même. Foxconn emploie des ouvriers peu éduqués, tandis que Pinduoduo recrute des jeunes diplômés parmi les plus brillants du pays.

Pour les internautes, le coupable est tout désigné : c’est le rythme « 996 », consistant à travailler de 9h à 21h, 6 jours par semaine. Le débat autour de cette pratique avait déjà fait la une de l’actualité en mars 2019 lorsque des développeurs informatiques avaient publié sur Github une liste des 176 « pires employeurs » dont Alibaba, 58.com, JD.com, Huawei et ByteDance. À l’époque, plusieurs grands patrons de la tech avaient défendu le « 996 », pourtant illégal selon la loi chinoise qui stipule que la journée de travail ne doit pas dépasser 8 heures et qu’une semaine ne doit pas excéder les 44 heures. Parmi eux, Jack Ma, le fondateur du n°1 du e-commerce, Alibaba, pour qui le « 996 » est « une grande bénédiction » pour ceux qui veulent réussir. Son concurrent, Richard Liu, patron de JD.com, avait lui qualifié de « fainéants » ceux qui ne veulent pas travailler dur.

Même si cela fait près de deux ans que le « 996 » a fait les grands titres, il est toujours la norme chez les géants de l’internet – Alibaba et JD.com, Tencent, ou Meituan et Ele.me – qui se livrent une bataille sans merci sur certains marchés en plein boom. C’est ainsi qu’ils abusent de leur statut et prestige en menaçant leurs employés de les remplacer en un claquement de doigts s’ils n’acceptent pas le « 996 » et ses variantes. En effet, des millions de jeunes diplômés font leur arrivée sur le marché du travail chaque année. « Vous devriez être reconnaissants de travailler chez nous », s’entendent-ils dire.

Pinduoduo, le spécialiste des achats groupés à prix « discount » a bien tenté de se dédouaner : « qui n’échange pas sa vie contre de l’argent ? (…) Nous vivons dans une époque où nous devons mettre notre vie en jeu pour nous battre pour de meilleurs lendemains. Si vous choisissez de vivre confortablement, vous aurez à en assumer les conséquences. Chacun décide de la quantité d’efforts qu’il est prêt à faire ». Cette réponse désastreuse n’a fait qu’attiser la colère des internautes contre le groupe fondé par Colin Huang, l’une des 10 plus grandes fortunes du pays (32,4 milliards de $). Le géant du e-commerce s’est donc finalement résolu à de maladroites excuses, tout en se défaussant sur la firme chargée de sa communication…

L’affaire s’est envenimée lorsqu’un ancien employé de Pinduoduo a publié sur internet le 10 janvier une vidéo de 15 minutes, dénonçant l’exploitation constante de son ex-employeur (les 300 heures mensuelles exigées, voire 380 heures chez Duoduo Maicai, bien au-delà du « 996 ») et d’autres pratiques « problématiques » (nourriture avariée à la cafétéria, des employés contraints de travailler durant leurs congés et à réduire les pauses toilettes pour améliorer leur productivité…). Le « lanceur d’alerte », prénommé Wang Taixu, avait été licencié deux jours plus tôt pour avoir posté sur Maimai (l’équivalent chinois de LinkedIn) la photo d’une ambulance venue porter assistance à un employé du groupe début janvier avec le commentaire : « un deuxième martyr de Pinduoduo est tombé ». Même si Pinduoduo a nié tout abus, les internautes se sont majoritairement rangés du côté de Wang et ont appelé au boycott, avec pour hymne les paroles de l’ex-employé désabusé : « je vais vous désinstaller, ma mère va vous désinstaller, ma sœur va vous désinstaller » ! Pourtant, pas sûr que le sort de ces jeunes cols blancs urbains exploités par leur employeur n’émeuve les clients de Pinduoduo, vivant dans des villes de second ou troisième tiers et petites localités rurales, et très attirés par ses bonnes affaires (jusqu’à 90% de réduction sur des mouchoirs ou des parapluies).

Même si l’inspection du travail du district de Changning à Shanghai a ouvert une enquête sur les pratiques de Pinduoduo, les internautes sont plutôt pessimistes quant aux réelles chances de changement dans l’environnement du travail en Chine. À cela, plusieurs facteurs : une justice peu protectrice, la répression systématique des militants syndicaux par les autorités, mais aussi une forte compétition sur le marché du travail. Culturellement, il est également particulièrement mal venu en Chine de refuser les requêtes abusives de son supérieur hiérarchique.

Le mot de la fin à Sun Liping, sociologue à l’université Tsinghua : « c’est un moment d’introspection pour la société chinoise. Le rythme « 996 » est-il véritablement la seule voie vers le succès, la croissance économique, et la prospérité de la nation » ? Si la Chine veut s’imposer face au monde, peut-être n’a-t-elle pas le choix…

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Le « 996 » et son contraire

À l’opposé du 996, il y a ces (jeunes) employés « qui touchent les poissons » (摸鱼, mōyú). Cette forme de résistance passive consiste à livrer un travail de médiocre qualité, à prendre des pauses régulièrement, regarder des vidéos sur son téléphone aux toilettes, ou à se faire les ongles derrière son écran sur son temps de travail. C’est pour eux une manière de se rebeller silencieusement contre ces heures supplémentaires sans reconnaissance, mais aussi de manifester leur déception quant à leurs salaires, jugés trop bas pour leur permettre de réaliser leurs rêves, comme acheter un appartement dans une grande ville…

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