Santé : Le dilemme vaccinal chinois

Le dilemme vaccinal chinois

Depuis des mois, voyager vers la Chine s’apparente à un véritable chemin de croix, voire à une impasse depuis la France, la Belgique, l’Italie et onze autres pays. Outre les vols internationaux qui ont été réduits à peau de chagrin, il faut se soumettre à une quatorzaine obligatoire dans un centre fermé, une ou deux semaines supplémentaires en observation, et à une batterie de tests en tout genre, au départ, mais surtout à l’arrivée…

Des mesures qui devraient rester en place au moins jusqu’en 2022, si l’on s’en tient au rapport de la NDRC, tutelle de l’économie, présenté en ouverture de l’Assemblée Nationale Populaire le 5 mars : « Prévenir l’émergence de nouveaux foyers d’infection locaux déclenchés par des cas importés restera notre priorité n°1 en 2021 ».

Paradoxalement, trois jours plus tard, la Chine est devenue l’une des premières nations à lancer son « passeport vaccinal », désireuse de se positionner en pionnière en matière de lutte contre le virus. Mais la Chine est-elle réellement prête à rouvrir ses frontières ? Rien n’est moins sûr…

En effet, la campagne de vaccination a pris du retard. Seuls 3,7% de la population chinoise (52 millions) avaient reçu une dose de vaccin au 28 février, contre au 6,7% en France et 22,5% aux États-Unis. Le pays a si bien contrôlé le virus qu’il existe « un fossé immunitaire entre la Chine et le reste du monde », des mots de Zhang Wenhong, spécialiste shanghaien.

Un nouvel objectif ambitieux a été fixé : vacciner 40% de la population d’ici juillet, ce qui correspondrait à 560 millions de personnes. Même si 10 millions de doses sont inoculées chaque jour, le Dr Zhang estime qu’il faudrait au moins sept mois pour vacciner 70% de la population, un minimum pour obtenir l’immunité collective. Selon Gao Fu, directeur du CDC national, elle ne devrait pas être atteinte avant l’été 2022.

Comment expliquer ce délai vaccinal dans un pays connu pour ses mesures sanitaires drastiques et ses dépistages par millions en quelques jours seulement ?

D’abord, parce que Pékin pratique une « diplomatie du vaccin » très active, à l’instar de l’Inde et de la Russie. La Chine a récemment dévoilé exporter ses vaccins vers 43 pays et en avoir fait don à 69 nations. Ces commandes s’élèveraient à 572 millions de doses, soit près d’un quart de sa capacité de production annuelle évaluée à plus de 2 milliards de doses.

Alors que certains internautes se déclarent fiers de voir que la Chine assume ses responsabilités à l’international et tient ses engagements auprès de pays en voie de développement, d’autres ont du mal à comprendre les priorités vaccinales du gouvernement : « la Chine exporte ses vaccins alors que sa propre population n’a pas assez de doses pour se faire vacciner. Est-ce vraiment égoïste de la part des Européens ou des Américains de restreindre leurs exportations pour donner la priorité à leurs propres citoyens ? Je ne crois pas », écrit l’un d’entre eux.

Officiellement, la Chine n’a pas de problème de production de ses vaccins, les experts imputant le retard vaccinal à une certaine réticence de la population. En effet, le public ne comprend pas la nécessité de se faire vacciner alors que les experts n’ont cessé de répéter – à raison – que le risque d’attraper le virus en Chine est « très faible ». À ce jour, la vaccination présente un intérêt uniquement pour ceux envisageant de voyager hors de Chine, mais elle ne permet pas de se déplacer dans des zones « à risque » à l’intérieur du pays, ni d’être exempté de tests PCR.

Dans ces conditions, pourquoi se faire vacciner, même gratuitement ? En janvier, le directeur adjoint du CDC à Shanghai a révélé que sur 1,77 million de résidents interrogés, près de la moitié sont réticents. Même les soignants trainent des pieds, craignant les effets secondaires… Pour parer à ce problème, un certificat médical est désormais demandé aux employés des firmes publiques pour justifier leur refus. La plupart d’entre eux s’expliquent en citant le manque de données rendues publiques par les laboratoires chinois, refusant d’être leurs « cobayes« . Alors que les vaccins allemands, américains et britanniques ont publié d’excellents taux d’efficacité (plus de 90%), les rares chiffres dévoilés concernant les vaccins chinois laissent songeurs : de 50,7% au Brésil à 91,25% en Turquie pour celui de Sinovac, 65,7% pour CanSino, et 79% pour Sinopham.

Faute d’avoir publié l’ensemble de leurs résultats, aucun d’entre eux n’a encore déposé de demande auprès de l’Agence européenne du médicament pour que leurs vaccins soient officiellement approuvés au sein de l’Union Européenne. « Comment certains pays étrangers peuvent-ils être convaincus de l’efficacité des vaccins chinois alors que leurs essais cliniques n’ont pas été rendus publics, que les taux d’effets secondaires n’ont pas été divulgués, et qu’ils ne peuvent pas être administrés aux plus de 59 ans et aux moins de 18 ans ? », interroge un internaute chinois.

Une opacité que n’a pas manqué de dénoncer en marge du Parlement, Bi Jingquan, ancien patron de l’Administration chinoise des produits alimentaires et des médicaments (CFDA) de 2015 à 2018, qui a démissionné suite à un scandale de vaccins périmés. S’adressant aux laboratoires, le délégué lançait : « plus vous ferez preuve de transparence, mieux ce sera » !

Pour accélérer le rythme, la Chine vient d’approuver deux vaccins (疫苗, yìmiáo) supplémentaires, portant le total à quatre : deux vaccins de Sinopharm (le premier issu d’un institut pékinois, le second d’une filiale de Wuhan), un de Sinovac, et un autre de CanSino. À l’inverse des trois premiers qui sont des vaccins inactivés, le dernier est à vecteur viral et ne nécessite qu’une seule dose. Trois autres candidats chinois sont en dernière phase d’essais cliniques, tandis que le vaccin Pfizer-BioNTech pourrait être disponible en Chine à partir de cet été, grâce à son partenariat avec le conglomérat Fosun. Signe de bon augure : un demi-million de doses ont déjà été livrées à Hong Kong.

La Chine fait donc face à un dilemme : tant que l’immunité collective n’est pas atteinte à l’étranger, ni chez elle, Pékin n’abandonnera pas sa tolérance « zéro cas » et ne rouvrira pas ses frontières. En même temps, la Chine, qui a été la première à combattre le virus, ne peut pas se permettre d’être la dernière nation à rouvrir ses portes, surtout que la capitale chinoise est censée accueillir des milliers d’athlètes étrangers à l’occasion des Jeux olympiques d’hiver, prévus début février 2022. L’enjeu est grand : si la Chine reste fermée alors que le reste du monde normalise ses échanges, elle ne pourrait plus revendiquer la supériorité de son modèle de lutte contre le virus.

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