Société : Le Covid-19, révélateur des inégalités sociales

Le Covid-19, révélateur des inégalités sociales

Patient Omicron : Li, 26 ans, employée de banque, se déplace en voiture, fait du shopping dans des centres commerciaux de luxe, dîne au restaurant et part skier le week-end.

Patient Delta : Yue, 44 ans, travailleur migrant, vit dans une pièce de 10m2, s’est rendu sur près de 30 chantiers de construction, porte des sacs de ciment de 50kg, récolte des déchets pour nourrir sa famille de six personnes, cherche son fils de 21 ans disparu depuis deux ans, testé positif à la Covid-19 avant de prendre le train pour rentrer à Weihai, sa ville natale.

Ce sont deux exemples de données recueillies dans le cadre des enquêtes épidémiologiques conduites à Pékin suite à l’émergence de foyers de Covid-19.

Cependant, ce n’est pas l’efficacité du traçage ni le manque de confidentialité qui ont frappé l’opinion publique, mais plutôt le contraste entre les trains de vie de ces deux « patients zéros », relançant le débat sur les inégalités et le sort des « populations flottantes » dans les grandes villes chinoises.

Incarnation vivante de la nécessité d’atteindre la « prospérité commune », Yue a instantanément suscité la sympathie des internautes, qui lui ont consacré un hashtag vu des dizaines de millions de fois sur Weibo (avant d’être supprimé) : « une enquête [épidémiologique] a permis de trouver le Chinois le plus travailleur » (“流调中最辛苦的中国人”).

En Chine, les 20% les plus riches gagnent 10 fois plus que les 20% les plus pauvres – un fossé plus large qu’aux États-Unis et qui continue de s’accroître. En 2020, l’écart absolu entre les groupes à faibles revenus et ceux à hauts revenus était de 72 425 yuans. En 2021, il est passé à 77 503 yuans.

« Je ne sais pas si les promesses de ‘prospérité commune’ ne sont que des vaines paroles, mais il est de la responsabilité du gouvernement de s’assurer que tous les travailleurs puissent vivre de manière convenable », écrit un internaute. « C’est le véritable ‘Pékin Pliant’ 《北京折叠》(roman de science-fiction de Hao Jingfang, qui dépeint une ville divisée en trois couches sociales, avec un accès inégal au temps et aux ressources) », affirme un autre.

Hu Xijin, ancien rédacteur en chef du journal nationaliste Global Times, a lui aussi pris part au débat. S’il a salué l’élan de sympathie populaire, il a appelé à « réfléchir aux différents moyens d’aider les gens vivant au bas de l’échelle sociale à vivre plus dignement » tout en soulignant « les nombreux efforts qui ont déjà été réalisés au niveau national », « les salaires des ouvriers qui augmentent rapidement dans les grandes villes » et l’équité dans l’accès aux soins contre la Covid-19, pour la jeune fille riche comme pour le travailleur pauvre.

Des arguments qui n’ont pas convaincu certains : « la plupart des personnes infectées sont des vendeurs, des livreurs et d’autres travailleurs migrants mal payés… Est-ce vraiment une coïncidence ? On devrait juger le niveau de civilisation d’un pays à la manière dont il protège les intérêts des groupes vulnérables », écrit un internaute. « Il faut rester conscient que ce sont les pauvres qui sont plus vulnérables en cas de désastres », rappelle Sun Liping, éminent sociologue à Tsinghua. Et c’est là où le bât blesse. Jusqu’à présent, le poids des sacrifices exigés par la stratégie « zéro covid » a majoritairement été supporté par les plus défavorisés.

Ainsi, pour la troisième année consécutive, des dizaines de localités ont fortement encouragé les travailleurs migrants à ne pas rentrer chez eux pour le Nouvel An lunaire, tandis que plusieurs « hubs » industriels ont offert des primes aux ouvriers pour qu’ils ne partent pas, de manière à maintenir un certain niveau d’activité durant les congés. Au Henan, un maire a même menacé de quarantaine puis de détention ceux qui rentrent « malicieusement ». Des propos qui ont suscité un tollé sur la toile.

Même si l’État a rappelé aux gouvernements locaux qu’il ne faut pas adopter une « approche unique », ces consignes se heurtent à la responsabilité portée par les cadres pour tout rebond épidémique dans leur juridiction. C’est la raison pour laquelle les dirigeants locaux préfèrent en faire trop que pas assez : leur place est un jeu.

Malgré le climat d’incertitude (multiples tests PCR exigés, règles changeantes) et le risque d’être mis en quarantaine à l’arrivée, plus de 1,18 milliard de voyages sont anticipés par le ministère des Transports durant les 40 jours entourant la fête nationale (17 janvier au 25 février) : c’est 36% de plus par rapport à 2021. Ce chiffre en hausse peut être interprété de deux manières : soit comme le reflet de la confiance du public dans la capacité des autorités à maîtriser les éventuels foyers épidémiques, soit comme celui d’une certaine lassitude face à une politique sanitaire stricte reconduite année après année.

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