Taiwan : Après les élections, tout à (re-)faire

A Taipei, après le raz-de-marée électoral (16 janvier) qui a désarçonné le parti prochinois Kuomintang au pouvoir depuis 2008, donnant la présidence de la République à Mme Tsai Ing-wen, et 68 sièges de députés sur 113 à son DPP indépendantiste, c’est le silence qui suit les grandes batailles. L’île, encore groggy, tente de réaliser les implications du nouveau rapport de force.

Côté DPP, Tsai recevait dès le 18 Bill Burns, l’ex-n°2 du département d’Etat, un poids lourd de la diplomatie américaine.
La Maison Blanche était rassurée par le récent achat d’armements américains (1,83 milliards de $), qui prouvait la volonté de l’île de ne pas compter que sur les « Marines » américains pour la défendre. Les USA étaient aussi moins bien disposés envers Pékin, depuis son expansion insulaire en mer de Chine du Sud. Ils étaient désormais davantage prêts à aider les pays de la région à protéger leurs eaux. Toutefois ce discret soutien de B. Obama au parti autonomiste, suscita immédiatement une mise en garde chinoise. 

La réaction du Kuomintang à son humiliante défaite ne se fit pas attendre : le 18 janvier, le Premier ministre Mao Chi-kuo, se disant incapable de gouverner dans ces conditions, força ses 44 ministres à la démission collective—quoique son mandat ne s’achève que le 20 mai, dans quatre mois. A travers ce geste, se sentait le désarroi d’un pouvoir désavoué, irrité et décidé à ne rien faire pour aider l’adversaire. Si Mao reste sur sa décision (le Président sortant Ma Ying-jeou tente de l’en dissuader), il forcera la présidente-élue à nommer son cabinet sans délai, ni bénéficier de 4 mois de réflexion. Il rompra aussi le dialogue avec la Chine à propos des 23 projets d’accord sur les services. 

À la défense du KMT, il faut dire que dans sa maison, le torchon brûle : ce parti en pleine défaite, découvre qu’il manque cruellement de jeunes cadres pour relayer ses vieux ministres démissionnaires. Et s’il ne veut pas voir son déclin se muer en une disparition définitive, il lui revient à présent de réfléchir sur les causes profondes de son échec. Elles sont claires à la lumière des sondages : alors que le KMT a inscrit dans sa charte la « réunification obligatoire de la Chine », aujourd’hui, seuls 3,3% des insulaires peuvent encore accepter un tel objectif…

A présent à la porte du pouvoir, Tsai Ing-wen, avec son état- major, doit donc tout préparer en même temps :

la composition du cabinet – le Premier ministre pourrait être Lin Chuan, ex-ministre des Finances, patron d’un « think-tank » du Parti, un des hommes les plus à mêmes d’introduire d’audacieuses réformes économiques. 

– le DPP veut arracher l’île au maelström dans lequel elle s’engage (en récession d’1% de PIB au 3ème trimestre 2015), relancer biotechnologie, internet, biomédical, robotique, industries de la défense. Il doit aussi relancer la natalité d’une population qui s’apprête à entamer sa décroissance dès 2019, avec une fécondité d’un enfant par femme, taux parmi les plus bas d’Asie. 

– il a promis de rompre la dépendance vers la Chine (40% des exports, 70% du PIB) et d’encourager le redéploiement vers l’Inde, le Sud-Est asiatique, la zone Pacifique… Avec des pays comme la Corée du Sud, Taiwan veut entrer dans l’accord de libre échange TPP (Trans Pacific Partnership), prévu pour entrer en vigueur en 2017. Taiwan veut aussi multiplier les accords de libre-échange, et entrer également au futur RCEP de 16 pays d’Asie Pacifique, négocié à l’initiative chinoise. 

– priorité politique « émotionnelle » pour ses électeurs, le DPP doit voter une loi de transparence afin de barrer la route à l’avenir à toute tentation de rattachement à la Chine sans l’accord de la population, comme le KMT le méditait depuis 2011.

Et la Chine, dans tout cela ? 

Pour l’instant, elle se tait. Détail saugrenu : Gong Qinggai, 57 ans, n°2 aux Affaires de Taiwan au Conseil d’Etat, tombe pour corruption – quoique l’homme ait eu jusqu’alors une solide réputation d’honnêteté. C’est peut-être sans lien avec l’ouragan politique qui agite l’île. En tout état de cause, cette chute d’un cadre plutôt brillant tombe à un moment critique des relations entre les deux rivages du détroit de « Formose ». 

Durant les jours précédant le scrutin dans l’île, l’argument prédominant, manié surtout dans les milieux conservateurs, était cette question de l’acceptabilité d’un basculement de l’opinion qui ferait fi de la pression du régime socialiste ; ainsi que la conséquence à redouter d’une colère de Pékin et de sa force de nuisance, privant Taiwan de ses 4 millions de touristes chinois, de son droit à voyager sans visa dans 160 pays, et de bien d’autres petits avantages…
Au lendemain des votes, la Chine s’abstint de commentaires, mais sa chaîne de télévision CCTV fit savoir que les forces chinoises venaient de se livrer à des exercices militaires au large des côtes taïwanaises—détail fait pour inquiéter. 

Par contre, le 18 janvier, dans la revue financière Caixin, la journaliste Hu Shuli, que l’on dit proche du chef de l’Etat, publiait en commentaire que ce résultat électoral avait été prévu, et la stratégie chinoise adaptée en conséquence : « la réconciliation et le rapprochement vont se poursuivre » entre les deux rivages du détroit. 

Cette position reflète-t-elle l’opinion au sommet ? C’est en tout cas ce qu’il faut espérer, de la part d’un régime n’ayant jamais manqué de réalisme, ni de pragmatisme, au moment qui compte.

Avez-vous aimé cet article ?
Note des lecteurs:
0/5
16 de Votes
Ecrire un commentaire