Editorial : Rencontre glaciale en Alaska

Rencontre glaciale en Alaska

Pour la première fois depuis la prise de fonction du Président Joe Biden en janvier, les représentants américains ont rencontré leurs homologues chinois pour deux jours de discussions (18-19 mars). Ils se sont retrouvés à Anchorage, petite ville de 300 000 habitants en Alaska, située à mi-chemin entre Pékin et Washington. Le symbole était beau, mais la température glaciale, à l’image des relations sino-américaines, au plus bas depuis l’établissement de leurs relations diplomatiques en 1979.

Si la Chine a consenti à ce que ce « dialogue stratégique » (selon ses termes) ait lieu sur sol américain, c’est qu’elle espérait briser la glace avant que la nouvelle administration américaine n’élabore en détail sa stratégie vis-à-vis de la Chine. C’est la raison pour laquelle plusieurs observateurs américains ont estimé que ce face-à-face aurait pu attendre… Quoi qu’il en soit, ce sommet a eu valeur de baptême du feu pour l’équipe américaine, face à une équipe chinoise rompue à l’exercice par une administration Trump particulièrement véhémente. 

Comme pour annoncer la couleur à la veille du sommet, les Américains ont décrété une série de mesures à l’encontre de la Chine, sanctionnant notamment 24 hauts fonctionnaires de Pékin et de Hong Kong en réaction à la réforme électorale de la région « semi-autonome » entérinée par le Parlement chinois. Pékin n’est pas resté impassible, annonçant 24h avant le rendez-vous en Alaska que les deux Canadiens accusés d’espionnage par Pékin seraient jugés dans les jours à venir – les « deux Michael » avaient été arrêtés quelques jours après l’interpellation à Vancouver fin 2018 de Meng Wanzhou, directrice financière de Huawei, sur mandat américain.

À peine installés dans une salle de conférence de l’hôtel du Capitaine Cook à Anchorage, les diplomates chinois et américains se sont donc engagés dans une joute verbale de plus d’une heure devant des journalistes médusés. Le secrétaire d’État américain Anthony Blinken, a d’abord subtilement rappelé sa récente visite aux alliés japonais et sud-coréens, mais aussi le sommet virtuel qui a eu lieu une semaine plus tôt à l’initiative des États-Unis, réunissant Japon, Australie et Inde. Le chef du département d’État américain a ensuite fait part de ses profondes inquiétudes à propos « du Xinjiang, de Hong Kong, de Taïwan, des cyberattaques contre les États-Unis et de la coercition économique contre les alliés des États-Unis (Australie en tête) ».

En guise de réponse, Yang Jiechi, conseiller aux Affaires étrangères du Parti, d’ordinaire soucieux de l’étiquette, s’est lancé dans une diatribe de 16 minutes (au lieu des 2 minutes convenues), dans laquelle il dénonça la posture « condescendante » et la « mentalité de guerre froide » d’une Amérique « raciste et belliqueuse ». Wang Yi, le ministre des Affaires étrangères, renchérit en dénonçant les sanctions américaines annoncées la veille de la réunion et remettant en cause la sincérité de Washington : « ce n’est pas comme cela que l’on accueille ses invités ».

Cette passe d’armes aurait ensuite donné lieu à des échanges à huis clos plus « constructifs » au sujet de l’Iran, la Corée du Nord, l’Afghanistan et du climat, relançant les spéculations autour d’une éventuelle rencontre à Washington des Présidents américain et chinois à l’occasion de la Journée de la Terre le 22 avril…

S’il est tentant d’interpréter ce premier sommet sino-américain sous l’ère Biden comme un échec de bien mauvais augure pour la suite de la relation, les deux délégations ont pourtant atteint leurs objectifs auprès de leurs opinions publiques respectives.

Côté américain, la délégation se devait de faire preuve de fermeté vis-à-vis de la Chine, le Président sortant, Donald Trump, n’ayant eu de cesse de clamer que son opposant Joe Biden serait incapable de tenir la dragée haute à Pékin.

Côté chinois, les impératifs de la rencontre étaient similaires. Face à sa population, Xi Jinping doit se montrer intransigeant face à des États-Unis qui « s’acharnent injustement » sur son pays. Mission accomplie : la longue tirade de Yang Jiechi (que l’interprète chinoise a traduite sans broncher) a été largement reprise sur les réseaux sociaux, tandis que certains internautes ont comparé ce rendez-vous au « banquet de la porte Hong » durant lequel un chef rebelle en invita un autre à festoyer avec la ferme intention de l’assassiner en 206 av. J.-C.…

Au-delà de cette rencontre, les enjeux de la relation sino-américaine sont grands pour le Président chinois : il s’agit de démontrer à son peuple que la Chine peut aujourd’hui traiter avec la première puissance mondiale d’égal à égal, et cela, grâce à lui. À trois mois et demi du 100ème anniversaire du Parti et à l’approche du XXème Congrès de 2022 qui devrait avaliser son 3ème mandat, le Secrétaire Général doit surtout convaincre qu’il est le seul dirigeant capable de tenir tête aux États-Unis, mais aussi qu’il est temps de le faire, « l’Occident étant en déclin systémique ». Mais au sein du Parti, il se pourrait bien que tout le monde ne soit pas persuadé que la Chine soit devenue « assez forte », que le moment soit réellement« bien choisi », et surtout, que cette méthode « combative » soit la meilleure…

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1 Commentaire
  1. severy

    Excellent article. Il faudrait instaurer un prix pour la meilleure exécution d’une partition diplomatique sur fond de future guerre tiède.
    Prix de la meilleure tirade
    Prix du meilleur regard indigné
    Prix du plus gros mensonge
    Prix pour la meilleure démonstration d’hypocrisie
    Prix pour le meilleur (sou)rire jaune
    Prix pour la meilleure démonstration de maîtrise de soi
    Prix Cocteau, qui récompense celui ou celle qui démontre jusqu’où l’on peut aller.

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