Petit Peuple : A Yangzhou, un homme-oiseau

Un des plaisirs immuables de Chine est le 口技kouji, art de reproduire les bruits. Aux esprits chagrins, l’innocente distraction apparaîtra superficielle, bavarde. Mais la critique de mauvaise foi, préfère ignorer, en cette imitation un nombre de savoir-faire et vertus qui mériteraient d’être universels.

Car la technique requiert une oreille rare. Présente sur toutes les bandes passantes, elle doit décomposer tous les tons, rythmes et silences des moineaux, le braiement de l’âne, le grincement du plancher, le cri enroué du robinet rouillé, l’essoufflement de la locomotive en côte : toute la vie sur Terre ! Et pour reproduire ce cocktail de décibels, l’artiste doit jouer de ses ongles et doigts, de sa langue et ses dents, du larynx, de la glotte, du diaphragme et bien sur des cordes vocales, afin de chuinter, siffler, souffler ou craquer, et recréer tout un orchestre avec son seul corps.  

L’existence du kouji est attestée dès l’an -298 avant JC, (époque Chou). « Meng Changjun franchit le col de Hangu», texte mythique, trahit la raison d’être de cette technique : gagner son pain, en amusant le riche. Puis au fil des  siècles, comme le théâtre d’ombre ou le conte de rue, l’humble art populaire fit son chemin vers la cour impériale, et connut ses génies et théoriciens.

Parmi eux, de notre temps, compte Sun Haibo. Natif de Yangzhou (Jiangsu, également berceau de l’ex-président Jiang Zemin), jamais Sun n’oubliera ce jour ensoleillé, ces quelques minutes qui à l’âge de 8 ans, déterminèrent sa vocation. Au bord d’un canal, courant derrière sa balle, il tomba en arrêt sur une barque où poussant sur ses rames, un vieillard imitait pour lui-même les cris et roucoulades de tous les oiseaux de la création. Sa virtuosité était telle que l’enfant en resta muet d’admiration. Courant après l’esquif, le rattrapant hors d’haleine, il pria le maître de lui transmettre ses dons. Ce dernier refusa. Sun insista, supplia. Le vieux finit par se laisser convaincre, mais imposa ses conditions : Sun fut son disciple, esclave de ses préceptes et caprices, jour et nuit, des années durant.

Sous l’effort, il lui advint de s’évanouir, le souffle court, tandis que saignaient ses lèvres où perçaient les ampoules. Dans les parcs, copier les oiseaux en cages lui valurent l’insulte des maîtres, craignant que leurs bestioles ne se taisent à jamais. Les copains l ‘abreuvèrent de lazzis, et les voisins de cris.

Mais la passion l’habitait. Dans les rues, ses récitals lui valurent bientôt un triomphe. Dès l’adolescence, assez de commandes tapissaient son carnet, pour des mariages, anniversaires -voire funérailles : il avait son gagne-pain ! Puis sur le réseau de China Mobile, ses imitations furent téléchargées sur les portables de milliers de fans, d’Urumqi à Shenzhen, de Qingdao à Simao (Yunnan)… 

Sur un point, notre « roi des oiseaux » aurait pu s’inquiéter : l’indifférence de la mode, la froideur des filles, que ses trilles peinent à conquérir.

Mais Sun n’en a cure : sa for-ce est ailleurs, attraction secrète qui attire les disciples, et lui permet de retransmettre le feu qu’on lui légua : l’art de recréer le monde avec précision visionnaire (料事如神, liao shi ru shen). Car tout Chinois le sait, la langue de la nature, est la seule à ne jamais mentir !

 

 

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