Culture : « La Nation de l’Enfant Unique »

« La Nation de l’Enfant Unique »

Pour nos lecteurs en semi-quarantaine en Chine, désireux de faire passer le temps, ou pour ceux en quête d’une distraction instructive, Le Vent de la Chine vous propose une séance cinéma !

Malgré son prix au Festival Sundance en 2019 dans la catégorie ‘documentaire américain’, « La Nation de l’Enfant Unique » (独生之国) des réalisatrices Wang Nanfu et Zhang Jialing, n’est pas « désiré » par les autorités chinoises. Le reportage est inexistant sur le célèbre site de notation Douban, tandis que les médias officiels ne le mentionnent pas parmi la liste des 15 documentaires présélectionnés aux Oscars 2020. Durant 85 minutes, la réalisatrice Wang Nanfu, jeune maman de 35 ans installée aux Etats-Unis, part sur les traces de son enfance dans le Jiangxi, interrogeant ses proches sur cette politique ayant « évité » 400 millions de naissances de 1979 à 2015. Comme son prénom le laisse deviner (男栿« nanfu »signifiant « le garçon pilier »), ses parents auraient préféré un héritier mâle pour perpétuer leur nom, une préférence ancrée dans la tradition ancestrale chinoise. Mais puisque l’enfant était une fille, les parents de Nanfu furent autorisés à retenter leur chance cinq ans plus tard : et miracle, sa mère accoucha cette fois d’un garçon. « Et si tu avais eu une fille, qu’aurais-tu fait ? », demande Nanfu à sa mère. « Ta grand-mère l’aurait abandonnée dans un panier de bambou», lui répond-elle sans fard. Son oncle lui fait la même réponse, révélant avoir abandonné sa propre fille dans un marché, nourrisson qui décéda quelques jours plus tard dans l’indifférence des passants. « Personne ne voulait d’une fille à cette époque », soupire-t-il… Même son de cloche du côté de sa tante, qui confesse avoir donné sa petite de 20 jours à un trafiquant lui ayant promis de trouver une famille au nouveau-né…

Pour mieux comprendre, Wang Nanfu part alors à la rencontre de ceux ayant fait appliquer cette politique. Une vieille sage-femme lui confie avoir réalisé entre 50 000 et 60 000 stérilisations et avortements durant sa carrière. « On pouvait tuer jusqu’à 20 fœtus par jour. Evidemment, les femmes résistaient, il fallait parfois leur courir après et les attacher de force… Dans tout ça, je n’étais qu’un soldat, une simple exécutante ». Rongée par les remords, l’octogénaire espère désormais trouver son salut en traitant l’infertilité. A travers le témoignage d’une fonctionnaire du planning familial, la réalisatrice dénonce un certain endoctrinement : « au début j’avais des scrupules, mais j’ai vite compris qu’il fallait faire passer l’intérêt de la nation avant mes propres sentiments. C’était nécessaire pour la survie du pays dans cette ‘guerre contre la population’(après le baby-boom encouragé par Mao dans les années 50), et si c’était à refaire, je le ferais à nouveau», affirme celle qui a été récompensée à plusieurs reprises par le gouvernement central en tant que véritable héroïne de la nation. Pour l’ancien chef du village, « la politique de l’enfant unique a été très difficile à faire respecter. Si la femme refusait la stérilisation, on devait saisir ses biens ou détruire sa maisonJe n’avais pas le choix, les ordres venaient d’en haut et l’insubordination n’était pas tolérée ». Le témoignage d’une famille dont la petite fille a été kidnappée par des officiels du village, faute de pouvoir payer l’amende, laisse entrevoir une autre réalité, plus sombre encore…

SurAmazon Prime, plateforme de streaming sur laquelle le documentaire est diffusé, les avis sont partagés. Certains internautes, à l’héritage chinois, pointent du doigt l’ « opinion biaisée » des réalisatrices, ayant occulté les effets bénéfiques de cette politique, manipulées par les « forces occidentales » pour dépeindre négativement le gouvernement chinois. D’autres spectateurs reprochent à Wang Nanfu d’avoir questionné uniquement son entourage. Dans une interview, la réalisatrice révèle avoir coupé de nombreux témoignages au montage, à la demande des interviewés par peur de s’attirer des ennuis… S’il y a bien un point commun entre toutes les personnes apparaissant dans ce documentaire, c’est ce sentiment d’impuissance partagé aussi bien par les sbires du planning familial que par les victimes de cette politique, effaçant tout sens de responsabilité individuelle afin de distordre la morale.

Même si ce documentaire n’a pas pour ambition de présenter une vision exhaustive de la politique de l’enfant unique, il éclaire sur les pratiques de l’époque, notamment à travers la libération de la parole au sein de la famille Wang. En faisant ce travail de mémoire, les deux réalisatrices veulent lutter contre l’amnésie collective. « Nous craignons que la manière dont les gens se souviendront de cette politique soit exactement celle dictée par le gouvernement », déplorent-elles. Ce documentaire se veut donc un contrepoids à la propagande officielle, aujourd’hui remplacée par une autre ligne directrice, encourageant cette fois un deuxième enfant.

Mais il est bien loin le temps où le titre de « glorieuses mères » accordé par Mao à celles ayant engendré au moins cinq enfants, faisait rêver. Malgré un pic en 2016, la natalité est en berne. Mi-janvier, le Quotidien du Peuple annonçait fièrement que le Chine compte désormais 1,4 milliard d’habitants, éclipsant le fait que ses naissances étaient au plus bas depuis 70 ans en 2019 (14,65 millions).Yi Fuxian, chercheur à l’Université de Wisconsin-Madison, conteste ce chiffre. Après l’avoir croisé avec les taux de fertilité, les données du recensement décennal, le nombre d’écoliers, les ventes de produits infantiles, les naissances l’an passé tournaient plutôt autour de 10 millions, à en croire le démographe. Si le chiffre officiel semble ainsi exagéré, c’est pour que les provinces obtiennent plus de budget pour l’éducation du gouvernement central, qui lui, cherche à atténuer les conséquences de 35 ans de planning familial draconien. Si la natalité baisse,c’est en partie car les femmes y réfléchissent à deux fois avant de procréer. Quelles sont leurs inquiétudes ? Selon Zhang Lijia, écrivaine, il y a bien sûr les coûts engendrés par un enfant, le frein à leur carrière, mais aussi, le désir de ne plus faire passer les attentes reproductives d’une famille ou d’un gouvernement avant leurs propres envies.

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