Petit Peuple : Everest — Xia Boyu, trompe-la-mort (2ème partie)

Résumé de la 1ère partie : Membre d’une expédition nationale , Xia Boyu a perdu ses jambes en 1975, lors de la conquête de l’Everest.

Après l’amputation, Xia Boyu avait été bien traité, recevant un appartement et un emploi à Pékin, à l’Association Nationale d’Alpinisme.

Mais de jour comme de nuit le taraudait le sentiment de n’avoir pas été à la hauteur, d’avoir failli à sa mission, d’avoir manqué du souffle conquérant qui fait les héros : il lui fallait recouvrer son honneur.

Une fois la rééducation terminée, il imposa à son organisme un régime d’enfer. Qu’il pleuve ou qu’il vente, il s’arracha chaque matin du lit à 4 h pour deux heures d’exercices d’une férocité physique sans pareil. Quelques mois de ce régime recréèrent en lui l’athlète de haut niveau : il se mit à remporter l’un après l’autre les concours handisports nationaux et mondiaux. Des Etats-Unis, il rapportait les prothèses les plus modernes,  légères, à amortisseurs et servomoteurs… Tout cela lui plaisait, mais sans parvenir à empêcher de trotter dans sa tête une idée fixe : l’Everest l’attirait toujours, comme « la flamme le papillon de nuit » (飞蛾扑火—fēi é pū huǒ). Cette passion avait failli lui être fatale, mais c’était son destin : il voulait prendre sa revanche.

En 2014, il grimpa à pied à 5364m, au camp de base de l’Everest versant népalais. Pour 30.000$, une agence acceptait de l’emmener au sommet avec sept autres clients chinois et neuf sherpas pour porter les bagages. L’expédition devait durer un mois, avec trois ascensions destinées à l’acclimatation, pour réduire le stage en zone « de la mort », au-delà de 8000m où l’on risquait hallucinations et œdèmes.

Au 3ème jour, hélas, une avalanche arasa la face Ouest : incapables de larguer à temps leurs fardeaux, 16 sherpas furent ensevelis sous des mètres de neige et roches. Suite à quoi par sécurité et par respect des disparus, les permis furent révoqués…

En 2015, Xia était de retour pour la « fenêtre de tir » de mars, sous une accalmie relative de blizzard et tempêtes. Avec jubilation, il retrouva ses effrayants à-pics, ses croupes neigeuses, ses vertigineuses moraines de caillasse et de glace, ses torrents bouillonnants de puissance indicible sous leurs ponts de câbles aux rubans bariolés. Mais alors qu’il s’apprêtait à sa seconde ascension intermédiaire, un séisme dévasta la région, jusqu’à Katmandou la capitale, causant des dizaines de milliers de morts, dont 22 au camp de base aplati sous les débris. Une fois de plus, la saison fut interrompue.

En 2016, Xia revint, empli d’une détermination désespérée—cette fois, ça marcherait ! A 68 ans, sans jambes, Xia en remontrait aux jeunots bronzés d’Europe et d’Amérique. Vint enfin le grand jour. La météo était bonne, on prit la piste. Les vallées furent descendues, remontées, les crevasses franchies sur les échelles de dural. Mais quelques heures plus tard quand ils n’étaient plus qu’à 94m du sommet, tomba soudain la brume noire, le froid poignant, le blizzard aux menaçantes bourrasques forçant les hommes à trouver refuge derrière un cairn. Le camp de base ordonna le retour, au nom de la sécurité de toute la cordée. Prévoyant chez Xia le refus d’obtempérer, les responsables l’avaient mis en liaison satellitaire avec sa femme depuis Pékin – il captait sur son radio-téléphone. Elle le supplia : « rentre à la maison ! Ces bêtises, c’est plus de ton âge. Reviens nous vivant, à ton fils et à moi ! » Xia devait prendre la décision la plus dure de sa vie. « Pour moi, devait-il confesser, j’étais prêt à aller jusqu’au bout, quoiqu’il m’en coûte ». Mais se retournant, il vit les regards des cinq sherpas, tous pères de familles… La mort dans l’âme, il accepta le demi-tour, tout en sachant qu’il sonnait le glas de l’expédition.

De retour au camp, la cheffe de l’expédition le félicita pour ce courage, tout en ajoutant cette remarque d’une tonalité taoïste : « chacun de tes échecs te rapproche du sommet ». Il rentra donc à Pékin, rêvant au prochain essai… Mais voilà qu’en décembre 2017, le gouvernement népalais, soucieux de réduire les risques pour les sherpas, interdit soudain l’Everest aux amputés et aveugles… L’interdiction fit à Xia l’effet d’un coup de gong : le sens de sa vie, sa quête existentielle s’envolait !

Par bonheur, l’oukase du pouvoir généra immédiatement polémique, une opposition criant à la discrimination envers les handicapés. 90 jours plus tard, la Cour suprême annula la décision.

Xia fonça alors à Katmandou par le 1er avion : mi-avril 2018, permis en poche, il crapahutait vers le camp de base, accompagné de onze sherpas.

Le 14 mai à une heure du matin, non loin du sommet, le chef de l’expédition tira les hommes de leurs tentes : le ciel sans rides sous les étoiles qui palpitaient, le faible vent, annonçaient le temps idéal pour la marche finale. À 6h, ils étaient sur la cime à 8848m, se congratulant dans l’aube triomphale. Ca y est ! Ils avaient réussi ! Certes, sur la descente, les rejoignit la tempête. Par deux fois, les crampons de Xia, bloqués dans la glace, lui inspirèrent une belle frayeur. Enfin, le ciel se dégageant permit aux hommes fourbus de sauver leurs vies, regagnant le camp.

Deux jours plus tard, en pyjama à l’hôpital, une plaque noire de gel sur chaque joue, Xia pouvait confier la vérité au journaliste venu l’interviewer : « Je peux le dire à présent, je hais le Qomolungma » (l’Everest), inhumain monstre de glace et de roches… Mais nous sommes quittes… J’ignore ce que je ferai, mais puis vous assurer d’une chose : sur ce mont-là, je ne retournerai jamais ! » 

Xia, 69 ans, était prêt à chercher son ultime défi : quoi faire de plus haut, de plus douloureux, de plus héroïque que l’Everest ? Ce serait sa prochaine étape, et son dernier combat.

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