Petit Peuple : Zhejiang – Luo Shujian, un père admirable

Zhejiang – Luo Shujian, un père admirable

Être père, Luo Shujian en rêvait depuis longtemps. Il avait tout fait plus lentement que les autres, parler, marcher, lire, compter. Ses parents se souviennent de leur petit dernier, moqué à l’école pour sa petite tête et sa sensibilité, incapable de faire du mal à quiconque, un chat errant ou un autre enfant.

Dans son village des montagnes de la province du Zhejiang, il n’a pas cédé à l’attrait des grandes villes, s’est trouvé un emploi de coursier, avalant les kilomètres à petites foulées pour livrer près de 200 colis chaque jour. En âge de se marier, le profil de Luo n’attirait pas les filles mais il s’en fichait. La perle rare, il avait fini par la trouver en livrant un paquet au village d’à côté. Une tâche de naissance sur la moitié du visage, Zhang faisait jaser, on la disait immariable et marquée du mauvais œil. Luo n’a vu que son beau sourire. Ils partageraient la même indifférence pour le qu’en dira-t-on et ils seraient heureux. Une fois mariés, l’enfant s’est fait attendre, donnant raison aux commérages. Et puis, un soir d’hiver, Zhang donna naissance à un garçon, Bo. L’accouchement fut long, trop long. Le bébé suffoquait, ne respirait plus. Quinze minutes de réanimation l’ont sauvé mais les séquelles laissées au cerveau sont irrémédiables.

Au fil des premières années de vie de Bo, ses parents découvrent l’ampleur des dégâts : paralysie cérébrale, retards moteurs qui le laissent au stade d’un enfant de 2 ans pour le restant de sa vie, épilepsie chronique, autisme… Nuits sans sommeil, consultations auprès de spécialistes pour trouver des solutions, les factures s’accumulent, les salaires de Luo et Zhang y passent et les ragots vont bon train. Ils tiennent bon. Une petite fille leur vient sans mauvaise surprise, Lulu, un rayon de soleil. Chaque matin, ils partent travailler, laissant Bo à la garde des grands-parents, dans une pièce aménagée pour lui et chauffée tout l’hiver. Un petit trampoline, des peluches, des tapis matelassés au sol, Bo passe ses journées là, un casque de moto sur la tête pour éviter qu’il ne se morde les mains ou qu’il ne se blesse la tête en cas de crise. Il ne sait pas parler, ni mâcher, marche difficilement.

Un matin de 2015, Luo découvre sur WeChat un documentaire sur l’américain Dick Hoyt et les 1 000 marathons et triathlons effectués en poussant son fils Rick, atteint de paralysie cérébrale. C’est une révélation. Luo se met à courir, une heure par jour avant ses livraisons, suivi par une heure d’exercices. Il court le week-end, trouve un fauteuil adapté pour Bo et c’est parti ! Depuis 2015, père et fils, surnommés la « team Hoyt chinoise », ont participé à plus de 50 marathons, souvent pour lever des fonds en faveur d’une meilleure prise en charge des autistes en Chine.

Des baskets aux pieds et le fauteuil de Bo au bout des bras, Luo l’introverti se confronte au monde et se découvre une ténacité cachée. Dans sa poussette spéciale, Bo agite les mains et sourit, ravi de la foule autour de lui. À ceux qui désapprouvent et accusent Luo d’exhiber son fils pour sa gloriole personnelle, Luo aimerait répondre qu’ils les envient d’avoir un enfant normal qui les appelle « Papa ». Que transmettre à un fils de 14 ans au cerveau figé dans celui d’un enfant de deux ans ? En courant, Luo a trouvé. Il lui montre ce qu’est l’endurance et le courage, le sens de l’effort et la douleur. Il lui apprend à oser, à pleurer, à tomber, à se relever, à croire en ses rêves, à penser toujours aux plus faibles, à ne jamais laisser tomber. Lulu l’a bien compris elle aussi, qui vient courir avec son père et l’encourage, ces derniers mois, à continuer l’entraînement malgré des horaires de travail de plus en plus lourds.

Le soir, exténué par sa journée, Luo trouve encore la force de jouer avec ses enfants. Si Bo ne dit pas « Papa », il se jette quand même sur lui et le serre dans ses bras.

Luo ne regrette rien, la décision de garder Bo était la bonne. Le corps malingre de son fils pressé contre le sien lui a fait découvrir, jusqu’à l’extrême, ce que veut dire être père. C’est avoir la force et le courage d’un super-héros, c’est pousser son enfant à oser, à découvrir le monde et lui prêter son corps s’il ne peut le faire seul, et c’est, au bout de la fatigue, se découvrir tendre et doux comme l’eau (柔情似水, róu qíng sì shuǐ), aussi passionnément dévoué à ses enfants qu’une mère peut l’être.

À tous les pères de Chine et d’ailleurs, bonne fête !

Par Marie-Astrid Prache

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