Xinjiang : La langue de Lu Xun, vecteur d’intégration

Depuis 2004, la Chine pratique le bilinguisme scolaire au Xinjiang dans 78% des établissements—système qui en vérité privilégie le mandarin sur le ouïghour (cinq matières dans l’un, seulement une dans l’autre). Mais il « intéresse » le jeune ouighour au résultat, lui octroyant jusqu’à 50 points supplémentaires au Gaokao (Bac) et aux concours de cadres, pourvu qu’ils le présentent dans la langue de Lu Xun.

Au bout de 13 ans de cette politique, l’étude d’un chercheur allemand A. Zenz, sur le sujet, comporte son lot de surprises : cette discrimination positive a permis aux Ouighours d’obtenir de meilleures notes que les Hans, et suscité chez eux un report massif vers la langue chinoise. En 2006 au Xinjiang, 4,8% des candidats Ouighours admis au Gaokao l’étaient en section chinoise. Dix ans plus tard, ils étaient 23%. Certes, ils sont désormais plus nombreux à réussir—ils constituent 41% de la promotion totale (contre 24,7% seulement en 2006), mais ils se détournent progressivement de la langue de leurs aïeux. Même tendance dans les concours : parmi ceux admis au fonctionnariat en 2012, ils étaient encore 61% à se présenter en ouighour. Mais 4 ans après, 62% tentent le concours en mandarin, où les chances sont meilleures. Dans l’intervalle, les postes en ouighour ont fondu de moitié. 

Cette bascule vers le chinois semble irréversible – à tel point que  le 12 avril, le ministère de l’Education abolissait le système des bonus au Xinjiang : il n’était plus nécessaire. Encouragé par ce succès, Pékin s’apprête à présent à envoyer 10.000 maîtres Han de tout le pays, vers le Xinjiang et le Tibet. En renforçant la maîtrise du chinois, ils doivent apprendre à tous ces enfants de la mosaïque ethnique à se parler, et préparer leur accès au marché de l’emploi. Selon le ministère, ils doivent aussi, « protéger » ces petits encore trop influençables, de l’influence coranique. Une difficulté est de trouver des instituteurs prêts à partir pour ce terrain difficile, parfois hostile. Pour susciter les vocations, l’Etat compte sur le chômage élevé des jeunes diplômés, et un système de primes et d’avancement accéléré.

Le résultat social de l’effort massif d’intégration linguistique est contrasté, facile à dériver en polémique. Incontestablement, les Ouighours s’enrichissent, signant la fin de la vieille discrimination économique en faveur des Hans. Ils s’intègrent à la pompe chinoise à croissance. Mais c’est au prix du recul de leur langue natale, qui devient peu à peu, comme à Canton ou Shanghai, celle pratiquée à la maison. Au risque de susciter des rancœurs, pour des générations.

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1 Commentaire
  1. severy

    Hé oui, valeureux Xinjiangais, en route pour la longue marche vers l’acculturation!

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