Editorial : La « relation spéciale » entre la France et la Chine

La « relation spéciale » entre la France et la Chine

La Chine connaît très bien les forces et faiblesses des puissances moyennes avec lesquelles elle traite. Après deux jours passés entre l’Elysée et le col du Tourmalet – fameuse étape du Tour de France dans les Hautes Pyrénées –, la visite de Xi Jinping en France (5-7 mai) a été présentée par la presse chinoise de façon forte avenante : selon le China Daily, « le renforcement de l’amitié franco-chinoise sera une aubaine pour le reste du monde ». Selon le Global Times, les relations entre la France et la Chine contribuent à « la stabilité mondiale », tandis que la France bénéficierait d’une « relation spéciale » avec la Chine parce qu’elle fut « le premier grand pays occidental à établir des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine » (ce qui n’est historiquement pas tout à fait exact).

Rien n’est plus efficace pour recueillir les faveurs de la France et de ses dirigeants que de mettre en avant la « civilisation et la culture française » dont la « profondeur » serait similaire à celle chinoise. En réalité, les Chinois apprennent tôt que la Chine et ses 5 000 ans d’histoire ne peut se comparer à la France qui, avec ses 1 500 ans au plus (si on commence avec le couronnement de Clovis, roi Franc plutôt que « Français ») et sa population équivalente à deux grandes villes chinoises n’est qu’une petite et barbare banlieue de la capitale céleste.

Rien ne nourrit mieux le sentiment de vanité culturelle des Français, que cette tribune de Xi Jinping publiée dans Le Figaro, dans laquelle il affirme que « le charme unique de la France » provient de ce qu’elle serait le « berceau de tant de grands philosophes et écrivains qui ont inspiré l’humanité » (quoique la Chine n’ait cessé de remettre en cause leurs idées, les droits de l’Homme n’étant du point de vue de Pékin qu’une construction idéologique occidentale visant à promouvoir le colonialisme et à empêcher l’émergence de la Chine…).

Flatteries mises à part, la récente visite de Xi en France, précédée par celle du chancelier allemand Scholz à Pékin en avril, répète en partie la partition de celle de 2019 quand, après la visite d’Angela Merkel en Chine en mars, Xi Jinping s’était rendu en Italie, en France et à Monaco en septembre. Déjà à l’époque, l’Allemagne jouait cavalier seul afin de préserver son industrie automobile. Cependant, en 2019, il y a 5 ans, tout était aussi très différent. A ce moment-là, afin que l’Europe parle d’une seule voix, Macron avait invité Merkel et Junker, alors président de la Commission. La visite fut suivie de l’annonce de grands contrats (40 milliards d’euros de contrats entre la Chine et la France). A ce moment-là, l’Italie était sous le feu des critiques pour avoir accepté de participer aux « Nouvelles routes de la soie » (BRI) – le ministre allemand des Affaires étrangères, Heiko Maas, déclarant : « Les pays qui croient pouvoir faire des affaires intelligentes avec les Chinois se demanderont quand ils se réveilleront soudainement dans la dépendance ». Ce qui peut paraître ironique venant de l’Allemagne puisque cinq ans plus tard, ce sont les grands constructeurs allemands comme BMW et Mercedes Benz qui, dépendants du marché chinois, s’opposent aux tarifs douaniers contre les véhicules électriques des chinois BYD, Geely et SAIC.

Le fait que, en 2019, Macron disait « nécessaire de défendre véritablement les intérêts et les valeurs qui unissent les pays de l’Union européenne » et qu’en 2024 il dise à nouveau que « l’UE possède aujourd’hui le marché le plus ouvert au monde… mais [que] nous voulons pouvoir le protéger » semble montrer le peu de progrès réalisés dans ce domaine. De fait, la rencontre de 2024 a eu peu de résultats sinon la mise en suspens des sanctions sur le cognac – une goutte d’alcool dans l’océan du déficit commercial de 53 milliards d’euros avec la Chine, qui est aussi le plus grand déficit commercial bilatéral français.

Pendant longtemps, l’Europe a accepté le déficit commercial parce qu’il permettait une amélioration du pouvoir d’achat de ses consommateurs. La conséquence en a été une désindustrialisation massive, une perte d’emplois à la fois quantitative et qualitative (ubérisation) et au final une dépendance à des produits vitaux (pharmacie, matières rares et éléments à haute valeur ajoutée et environnementale : panneaux solaires, éoliennes, batteries électriques) au nom d’un transfert rêvé à une souveraineté globale de marché qui n’a jamais existé.

Le réveil est tardif, trop tardif. A la demande de Von der Leyen et de Macron d’équilibrage commercial et de contrôle des exports excédentaires, Xi Jinping a répondu que cette surcapacité « n’existait ni du point de vue de l’avantage comparatif ni à la lumière de la demande mondiale ». Des déclarations pour le moins surprenantes, alors qu’il existe en Chine un débat sur la meilleure manière d’y mettre fin.

A ce volet commercial s’ajoute un volet géopolitique qui parait de plus en plus déconnecté de la réalité. Selon Von der Leyen « l’Europe et la Chine ont un intérêt commun dans la paix et la sécurité. Nous comptons sur la Chine pour qu’elle utilise toute son influence sur la Russie pour mettre fin à la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine ». Il y a ici deux problèmes évidents.

D’une part, il semble difficile de cerner aujourd’hui les domaines où la Chine et l’Europe ont des intérêts sécuritaires partagés. En Europe, où Xi Jinping s’est rendu ensuite dans les deux pays les plus anti-Bruxelles et anti-OTAN, la Serbie et la Hongrie, pour élever à un nouveau niveau leur partenariat stratégique ? En Serbie, où la Chine a réitéré son soutien au refus du pays de reconnaître le Kosovo à l’encontre de 104 autres pays dans le monde qui en acceptent l’indépendance ? En Ukraine où la Russie de Poutine, avec laquelle la Chine de Xi a voué une amitié « sans limite », se livre à une agression contre un pays démocratique souverain ? En mer de Chine du Sud et dans le Pacifique, où l’Europe et la Chine s’opposent sur le respect du droit international de la mer et la légitimité des exercices de libre navigation en mer de Chine du Sud ?

D’autre part, on peut aussi légitimement se poser la question : qu’est-ce que l’Europe a véritablement à offrir à la Chine en échange de ce qu’elle demande ? En échange d’une relation commerciale Chine/Russie qui a atteint 240 milliards de $ en 2023 ? En échange d’une relation géopolitique avec Moscou qui vise à « désoccidentaliser » le monde ? Rien. Or, quand on n’a rien à offrir ou presque, il n’est pas étonnant qu’on n’obtienne pas grand-chose en retour…

Par Jean-Yves Heurtebise

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