Petit Peuple : Dali (Shaanxi) – La gloire de Wen Fang (2ème partie)

En 2016 à Dali, Wen Fang veut depuis des années faire carrière dans la beauté féminine – il décide, à 25 ans, de sauter le pas…

A l’aide d’un simple smartphone, Wen Fang commença à se filmer en tenue de mannequin, habillé de ses propres créations pour femmes. De prime abord, il recycla d’antiques nippes de sa mère et de sa grand-mère, oubliées dans l’armoire, robes et chemisiers plus solides que raffinés, et tellement démodés qu’ils revenaient à la mode. Formé par son école professionnelle à toutes les tendances de la haute couture, Wen Fang les avait hardiment découpés, redessinés et recousus. Il ajouta à cette base d’autres textiles et accessoires d’autres mondes, aux couleurs chatoyantes pour pallier la décoloration de ces étoffes portées des décennies : ses tenues associaient ainsi foulards, pin’s, leggings, shorts… Comme chaussures, il alternait les talons hauts ou les simples baskets.

S’inspirant de ses années de pose comme modèle, à l’école, il s’efforçait de perfectionner sans cesse ses performances, effaçant et reprenant l’habillage, le maquillage, la démarche, la prise de vue. Devant tout faire par lui-même, chaque tournage nécessitait un énorme temps de préparation.

Pour ses défilés « one man show », il marchait l’amble, se déhanchant sur la terre battue d’une grange de stockage du sorgho en saison – seul endroit de la ferme où son père ne risquait pas de le surprendre en plein tournage. En effet, ce dernier, de la vieille école, ne supportait pas les tendances d’éphèbes de son fils, et s’il avait appris ses loisirs « dégénérés », il n’aurait pas hésité à lui administrer une sévère volée ! Une autre raison à son obsession de discrétion, était le désir de protéger sa famille des racontars. Il s’était en effet vite rendu compte, en se promenant en ville qu’il faisait jaser. Quoique sagement habillé en garçon, il ne pouvait s’empêcher de porter collier ou bracelet, et une très légère touche de maquillage – à cause de cela, il entendait sur son sillage lazzis et ricanements. Or, s’il était prêt à supporter ce genre d’humiliation pour lui seul, il n’était pas question d’en faire subir les conséquences à ses parents et ses deux sœurs.

Redoublant de prudence, Wen Fang ne sortait donc faire ses shootings qu’une fois son père parti aux champs, ou la nuit, en branchant la lampe baladeuse. Par la suite, il découvrit d’autres lieux de tournage, tous choisis pour leur absence de tout passage humain, tel ce sentier de glaise ferme au bord de la rivière Wei, parmi les saules et les aulnes, ou le cimetière du bourg. A vrai dire, ces sites lui convenaient aussi pour une autre raison : leur aspect un peu triste donnait à ses films un charme ineffable, composé d’atmosphère décalée et improbable. Il s’efforçait d’ailleurs de reproduire les grands mannequins du moment, égéries de la mode – Liu Wen, He Sui ou Sun Feifei étaient ses maîtres.

Tout ce travail filmé, il le conserva sous le manteau trois ans, accumulant les designs dans toutes les directions, décolletés, voiles, casques de moto, lunettes punks ou rétro, tenues extra-terrestres… Il gardait le souci de consolider et valider son art, de ne rien laisser au hasard pour se faire accepter, le jour où il se sentirait prêt. Durant tout ce temps, il combinait donc deux personnalités, deux agendas et deux habillements, chaque soir vêtu en homme dans son salon de karaoké pour gagner sa vie, sinon, créant ses collections le reste du temps.

Ce n’est qu’en août 2019 que surmontant ses peurs, Wen Fang s’estima prêt et mit ses premiers films en ligne. Le précédent de Liu Kaigang l’aida à sauter le pas : de près de 10 ans son junior, ce garçon s’exhibait en ligne dans des tenues féminines de sa création, et venait en quelques mois d’accumuler 2 millions de visites. Pour Wen Fang, le résultat dépassa toutes ses espérances : dès la première semaine, il dépassa les 30 000 clics, les articles louangeurs se multiplièrent dans les revues spécialisées et sur internet, puis dans la grande presse dont les envoyés spéciaux venaient faire antichambre à la ferme, en attente d’interviews. Fin 2019 vinrent s’accumuler les offres de compagnies en mal de célébrités montantes pour promouvoir leurs produits: marques de sous-vêtements, de montres, parfums, crèmes de visages et même, à la grande surprise du jeune homme, pots, vases et verres qu’il est prié de présenter lors de ses défilés.

Voici donc Wen Fang bloggeur cosmétique à plein temps, et payé pour le faire. En décembre, il comptait 350 000 personnes suivant ses émissions. L’explosion du Covid-19 et la mise en confinement de centaines de millions de Chinois ont encore changé la donne. Tous ces gens en mal de sortie, ont besoin de découverte de mondes inconnus, virtuels pour remplacer d’urgence leur univers perdu : ce sont alors des millions qui cliquent sur sa page.  Wen Fang peut désormais s’offrir tous les jacquarts, taffetas, tulles, soies sauvages ou cotons d’Egypte dont il rêve, ainsi qu’un caméraman pour soutenir la concurrence des autres bloggeurs. De la sorte, il gagne sa vie à faire ce qui lui plait: « avec de l’argent, on peut atteler le diable à son moulin » (有钱能使鬼推磨, yǒu qiánnéng shǐguǐtuī mò).

Ce succès lui permet aussi de défendre son choix de vie face à son père, et d’aider ses deux sœurs, l’une aux études, l’autre mère avec enfant à charge. Il lui a aussi apporté de l’assurance : à tous ceux qui continuent à l’abreuver d’insinuations graveleuses sur sa passion de l’habit féminin, il n’a qu’une réponse, douce et pleine de sagesse : « sans la beauté, à quoi bon vivre ? Et aux yeux de la beauté, votre sexe est profondément indifférent ! »

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