Taiwan : Taiwan : rupture des fiançailles

Il fallait mal connaître Taiwan pour s’attendre à un scrutin ennuyeux, ce 29 novembre. Il s’agissait des élections de mi-mandat entre les présidentielles de 2012 et 2016. Pas moins de 11.130 sièges étaient à pourvoir, aux 22 mairies et districts de l’île. 

<p>Dans chaque parti fut menée une campagne haute en couleurs, pleine d’imprévus et de coups de théâtre.
A Taipei par exemple, alors que le KuoMinTang (KMT) menait pour un cacique nationaliste une campagne à gros budgets mais sans inspiration, le médecin Ko Wen-je, candidat libre soutenu par le DPP (indépendantiste), s’adressait aux foules simplement par internet. Et contre toute attente, le soir venu, c’était lui qui remportait la mise !

On s’attendait à une usure du KMT après 6 ans au pouvoir : l’économie est en berne, avec une hausse de PIB de seulement 3,94% depuis 10 ans. Mais la force du revers a pris tout le monde de court. Le matin des urnes, le KMT tenait 15 des 22 places fortes de l’île. Le soir, il n’en avait plus que 6 : une telle correction ne s’était jamais vue durant l’histoire de la République.
La raison n°1 était la volonté avouée du Président Ma Ying-jeou de « ramener » l’île, à petits pas comme un troupeau, vers la bergerie de Chine continentale, grâce au maintien constant du pouvoir d’achat financé par Pékin. Vingt-et-un accords commerciaux ont été négociés durant 6 ans, ouvrant largement le domaine des services des deux côtés du détroit de Formose. Mais sur place, la rue resta peu convaincue, redoutant de voir Ma vendre l’indépendance de facto de l’île pour un plat de lentilles. Elle craignait que ces accords ne profitent qu’aux riches, comme à Hong Kong, où les gagnants sont les milliardaires en échange de leur soutien aveugle au Parti communiste chinois. Ces accords, Ma attendait depuis des années le moment de les faire voter. Mais en mars, des hordes d’étudiants du mouvement Sunflower occupaient le Yuan législatif (Parlement) pour empêcher un aval « à la hussarde ». 

Les conséquences de la défaite sont lourdes. Le 1er ministre Jiang Yi-huah dut démissionner, avec les 81 membres de son cabinet—remplacé par son vice-Premier. A son tour, Ma Ying-jeou se retira le 3 décembre de la Présidence du KMT. De même, Wu Den-yih, le vice-Président se mit en réserve de la République—un retrait tactique, destiné à garder ses chances pour le scrutin de 2016.
Pour les 14 mois de mandat présidentiel qui lui restent, on voit mal Ma Ying-jeou assez fort pour négocier avec la Chine d’autres deals, notamment sur les échanges de marchandises, comme prévu. Le sort-même des accords conclus est incertain, vu le fossé profond entre la société et le Chef de l’Etat, et le KMT. 

Se pose aussi la question du rapport entre Chine et Taiwan.
Dans les heures suivant les résultats, Pékin exprimait le souhait anxieux que soient respectés les « fruits » des palabres et la « paix… comme entre membres d’une même famille ». Chen Deming, son négociateur, annonçait son arrivée imminente pour faire avec Ma le constat amiable—voir comment désormais aller de l’avant.
Pendant ce temps, Joseph Wu, le secrétaire général du DPP, s’envolait pour Washington dans un but plus ou moins similaire.
Car le DPP gagne par K.O « auto-infligé par l’adversaire », plus que par ses vertus propres. Cette formation jeune et turbulente est fort divisée en factions et n’a pas de programme : pour reprendre les rênes présidentielles en 2016, elle devra au plus vite bâtir un programme économique et de rapports avec la Chine, plausible (basé sur une stratégie de croissance) et acceptable par une majorité de ses membres. Ici, c’est à Tsai Ing-wen, la Présidente du Parti, de jouer.
Il faudra aussi discuter avec Pékin. Ce dernier sera probablement disposé à laisser sur la table son plan de concessions économiques—tant que le DPP lui-même ne bougera pas.
La règle du jeu du PCC (sa ligne rouge qu’il interdit à l’île de franchir) est que Taipei et Pékin respectent un concept commun d’une Chine unique, quitte à diverger sur sa définition. 

La Chine elle-même va devoir se remettre en cause : son programme a été rejeté et est invendable. Elle pourrait accepter de discuter avec ce DPP qu’elle déteste, et faire des propositions remaniées pour assurer plus de créations d’emplois et de revenus pour les Taiwanais. Elle pourrait exiger en retour un gel de sa clause revendiquant l’indépendance dans la charte du DPP.
Il est enfin un domaine où la Chine pourrait gagner en popularité à Taiwan : en renonçant unilatéralement à l’usage de la force pour reprendre l’île « rebelle » et en démantelant les 1600 têtes de missiles dardées depuis sa côte vers celle-ci. Mais une telle décision n’est pas concevable sans l’accord de la caste militaire, et on la voit mal abandonner ce levier, si capital pour ses budgets et sa fortune.

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