Société : Du roussi pour nicot !

La Chine est un paradis du tabac, avec 300 millions de fumeurs et 1700 milliards de cigarettes produites par an, 43% de la production mondiale. La Chine est peut-être le seul pays au monde où le Bureau national de prévention du tabac est aussi celui de sa promotion, gestionnaire de 97% de cette industrie sous une direction unique, avec comme vice-Président Li Keming, le frère du 1er ministre.

Les 155 milliards de $ de taxes versées à l’Etat en 2013 (en hausse de 10%, et représentant 10% de ses recettes) ont permis à ce lobby, le 30/08, de vider de son contenu la nouvelle loi encadrant l’activité publicitaire au Parlement, qui visait à bannir toute promotion du tabagisme. Ce fléau cause en Chine 1 million de décès par an selon l’OMS. En 10 ans, cela aura coûté au pays 500 milliards de $ en frais de santé. 

La Chine a bien ratifié dès 2005 la Convention des Nations Unies sur le contrôle du tabac. Or, elle a omis depuis, d’émettre et de faire appliquer les lois et décrets d’application. Mais les choses avancent. 

Un autre lobby émerge : les 740 millions de fumeurs passifs qui multiplient les actions dans la presse, la rue, les écoles. Sous leur pression, le 24/11, le Conseil d’Etat publie un projet de loi anti-tabac soumis, selon la règle, à l’avis des citoyens sur Internet pendant un mois. Si l’ANP le vote, il bannira le tabac en intérieur et en extérieur autour de sites sensibles : écoles, hôpitaux, maisons de retraite, centres sportifs… Il veut interdire sans exception toute publicité du tabac, la vente en distributeurs et la glorification de l’herbe de Nicot au cinéma et à la TV. L’amende irait de 50 à 500¥ par individu en infraction, et 30.000¥ pour les firmes, qui pourraient même perdre leur licence. 

Le détail le plus intéressant concerne la mise en application de la loi : jusqu’à 5 à 6 organismes pourraient recevoir la charge d’émettre les procès-verbaux et collecter les amendes. De la sorte, tout département réticent à taxer les contrevenants (telle l’Administration Nationale du Tabac) ne ferait que se priver de sa part de cette manne, tout en laissant un marché plus rémunérateur aux organes concurrents. 

De la sorte, le projet de ce nouveau cadre légal se rapproche des recommandations de l’OMS et de la « convention-cadre du contrôle tabagique » qui, selon Wang Longde (ex-vice-ministre de la Santé) permettraient de sauver 13 millions de vies d’ici 2050. 

L’accueil du public de telles dispositions est excellent. 90% approuvent le ban du tabagisme dans les transports publics, les écoles et hôpitaux, et 80% soutiennent cette interdiction en salles de réunion, dans les restaurants et bars. 

Mais il faut se garder de tout triomphalisme : le lobby du tabac (au pouvoir politique dit supérieur à celui du ministère de la Santé) contre-attaque. Dès le 30/11, Ling Chengxing, le directeur du monopole national, avertissait l’Etat d’éviter à l’avenir, dans son contrôle du tabac, toutes tendances « unilatérales, absolutistes et expansionnistes ». Il avançait comme arguments la défense de la « tradition historique du tabac » et l’« existence du marché » – entendez, les recettes fiscales. 

Un détail permet d’estimer la force de frappe de ce lobby : la municipalité de Pékin vient d’adopter une interdiction complète de fumer en intérieur, un texte calqué sur le projet de loi nationale. Mais dans la capitale, l’amende maximale aux particuliers, a été rabotée de 500¥ à 200¥ – grosse différence, peut-être annonciatrice du sort réservé à la loi, une fois soumise aux amendements des élus. 

Le 2 septembre, sur la ligne Chengdu-Pékin, un avion de la compagnie China United Airlines, filiale de l’Armée Populaire de Libération, servit de décor à un bras de fer entre pro- et anti-tabac. Dans les toilettes puis à l’escale de Taiyuan sur le tarmac, devant le camion-citerne, plusieurs voyageurs fumèrent à la chaîne, avec la complicité passive du personnel sourd aux protestations des autres passagers. 

La police-même tenta en vain d’objecter – le commandant de bord (ancien militaire) clôtura le débat d’une formule péremptoire : « les passagers peuvent fumer autant qu’ils veulent—dans mon avion ». À l’arrivée, la majorité des passagers refusèrent de quitter l’appareil, exigeant excuses et compensations. 

Le plus curieux est qu’ils obtinrent gain de cause—soit parce que la compagnie ait eu à perdre en immobilisant son avion, soit qu’elle eût à redouter des sanctions administratives pour la décision arbitraire du commandant. Toujours est-il qu’au bout de quelques heures, un porte-parole de la compagnie présenta les excuses de la direction, et remit à chaque passager 1800 yuans de dommages et intérêts. Quand à la compagnie aérienne et son pilote, gageons que vu le scandale dans la presse et la forte perte d’image qui s’ensuivit, ils réfléchiront à l’avenir, avant de reproduire une telle gaffe.

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