Petit Peuple : Wudashan (Sichuan) : He Xiaoping, le terrible secret de famille (1ère partie)

Ce jour de mai 1988 au village de Wudashan, près de Nanchong (Sichuan), les noces furent expéditives. Le maire nota au registre les noms de He Xiaoping (cf photo) et Liu Xiaoqiang, les mariés ; les familles se réunirent autour d’un banquet simple ; et les époux se retirèrent dans leur très modeste home sweet home. Dès le lendemain, ils reprirent leur routine, et se levèrent au chant du coq pour rejoindre les champs—ils avaient tous deux 18 ans.

En novembre 1989, Xiaoping alla seule au dispensaire pour accoucher – Xiaoqiang lui, était à Chengdu, sur un chantier. Durant sa grossesse, Xiaoping n’avait pu se reposer un seul instant. C’est sûrement pour cette raison que le poids du nouveau-né était trop faible. Les jours suivants, le bébé refusa les tétées. 40 jours plus tard, dans la nuit noire, la mère le retrouva inanimé. Alors, elle prit la dure décision d’aller à l’aube, l’enterrer elle-même au bord du fleuve. Les voisins la plaignirent—même si par derrière, ils se demandaient ce qu’elle avait bien pu faire pour mériter ce châtiment du Ciel ! L’ancien du village vint la voir : « ton tronc céleste et ta branche terrestre te prédestinent à une vie difficile, fit-il, pour conjurer le sort, tu devras élever un enfant né d’une autre femme ». Cette prédiction ébranla Xiaoping sur le coup, mais elle ne perdit pas espoir. Un an plus tard, elle tomba à nouveau enceinte. Puis en décembre 1991, elle accoucha encore une fois seule d’un petit garçon, Liu Jinxin, littéralement son « cœur en or ». Malheureusement, il était tout aussi chétif que le premier. Et le cauchemar se répéta : maigre à fendre le cœur, le nourrisson ne prenait pas son lait. Dans ce logis glacial, non chauffé par manque de moyens, le petit Jinxin menait contre la mort un combat inégal. Hélas, l’enfant ne survécut pas plus longtemps que le premier : il décéda après six semaines.

Paniquée, il apparut soudain à Xiaoping qu’elle et son mari seraient mis au ban du village, si elle avouait ce nouveau décès. Ils seraient considérés comme maudits du ciel, ce qui les mettrait de suite dans la catégorie des parias—pour éviter toute contagion du mauvais sort. Psychologiquement, Xiaoping n’était pas non plus prête à accepter ce second décès. Le soir, elle donna alors 10¥ à l’idiot du village pour aller enterrer le petit corps.

Le lendemain, comme si de rien n’était, un couffin bourré de linge sous le bras, elle prit le bus pour Chengdu, pour « passer quelques semaines avec Xiaoqiang et le bébé ». A son arrivée, Xiaoqiang s’étonna auprès d’elle de ne pas voir son fils, qu’il attendait de rencontrer pour la première fois avec impatience ! Pour seule réponse, Xiaoping se mura dans le silence, les larmes aux yeux… Il comprit de suite et n’insista pas. Durant 4 mois, Xiaoping resta renfermée, secrète dans sa douleur, hantée par la malédiction.

Un vendredi de juin, sans avertir son mari, elle prit la direction de Chongqing. Là-bas elle fut hébergée chez son oncle, Lin Jiangmen, qu’elle avait contacté la veille. Il la reçut en son appartement de Jiefangbei en banlieue. Le soir à table, il lui conseilla : « pourquoi ne ferais-tu pas ‘ayi’ (nourrice) ? Il y a beaucoup de demandes pour s’occuper des enfants… Ça te permettrait de voir venir ! Va donc faire un tour au marché à l’emploi de Chuchimen, à trois arrêts de bus ». « Mais, objecta-t-elle, pour ça il faut des papiers. Et moi, j’ai laissé les miens au village ». « Et bien, j’ai la carte d’identité qu’une cousine a laissée chez moi, prends-la, tu la rendras quand tu auras le boulot », répondit-il.

Le lendemain, Xiaoping se trouva sur place, debout côte-à-côte avec d’autres migrants, tenant droit son panneau manuscrit qui indiquait le nom et l’état civil de la cousine, et bien sûr, l’emploi de maison qu’elle visait. Il ne fallut pas 5 minutes pour que le poisson morde : un homme sur sa trentaine se présenta, recherchant une nounou pour s’occuper de son fils, âgé de quelques mois seulement. Etudiant le visage de Xiaoping, il lui posa quelques questions sur sa vie, son expérience et ses attentes salariales. Détail qui devait s’avérer crucial, l’homme regarda à peine la carte d’identité, et soucieux d’épargner les 5¥ de l’enregistrement du contrat, il l’emmena sans passer par le bureau du marché, qui aurait tout de suite repéré l’usurpation d’identité. La chance semblait être à ses côtés pour une fois !

Chez l’employeur, le bébé lui fut présenté. Peu farouche, il se laissa bercer – un geste qui fit fondre le cœur de Xiaoping, et la détermina à poursuivre son plan.

Durant le week-end, les parents lui expliquèrent comment s’occuper de leur bambin, l’habiller, le nourrir, le laver…

Le lundi matin, vers sept heures, après avoir donné sa bouillie au petit, la mère partit pour l’hôpital où elle travaillait comme infirmière. Dix minutes plus tard, ce fut au tour du mari de prendre le chemin de sa plantation, étant pépiniériste. Le cœur battant, Xiaoping attendit encore 15 minutes, puis passa au petit son anorak, ses moufles, le prit dans ses bras et descendit. Parvenue au portail, elle crut défaillir, quand le vieux garde l’apostropha : « tu pars faire les courses ? ». Le « oh ! » étranglé de sa réponse, put heureusement passer pour un « oui ».

Puis elle fila droit à la gare routière, où elle prit un ticket pour Wudashan, via Nanchong, à 200 km. A bord du bus, terrorisée mais triomphante, elle contemplait son nouveau fils, l’avatar du disparu. Sans tarder, elle commença à l’appeler « Jinxin », du nom de son second fils décédé.

Elle le savait, et elle l’assumait, elle venait de piéger le destin, tricher et commettre un crime. Elle avait semé le malheur dans une famille, « volé la poutre faîtière et ôté les piliers » (偷梁换柱 – tōuliáng huànzhù). Elle devrait désormais vivre avec le poids de cette faute – sous la terreur constante de voir la police débarquer…

Comment cette aventure terrible va-t-elle se poursuivre ? On le saura la semaine prochaine ! 

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