Education : Les descendants de Gengis Khan veulent sauver leur langue

Alors que les écoliers à travers la Chine entière ont repris le chemin de l’école en prenant bien soin de garder le Covid-19 à distance, en Mongolie Intérieure, certaines salles de classe sont restées vides.

En effet, une dizaine de jours avant la rentrée scolaire, une directive secrète du ministère de l’Éducation stipulait que dès le 1er septembre, les cours de littérature, histoire et morale dans les écoles bilingues ne seraient plus inculqués en mongol, mais en mandarin qui devrait d’ailleurs être enseigné aux enfants « dès le plus jeune âge » (6 ans au lieu de 7). La rumeur d’une telle décision courait déjà depuis début juin, sans que les parents osent y croire…

Officialisée le 26 août, cette nouvelle politique « d’éducation bilingue » mettant un terme à la méthode d’enseignement pratiquée ces 73 dernières années, a fait l’objet de nombreuses pétitions (cf photo) et déclenché des manifestations de plusieurs milliers de personnes un peu partout devant les écoles de la région, les parents refusant d’y envoyer leurs enfants en signe de protestation. Les professeurs ont également boycotté cette rentrée des classes, malgré les menaces des proviseurs. Quelques jours plus tôt, Bainuu, le seul réseau social en langue mongole accessible en Chine et qui compte 400 000 utilisateurs dans la région, avait été mis hors ligne. Déjà une centaine d’activistes et manifestants auraient été placés en détention ou en résidence surveillée. Ceux n’ayant pas encore été identifiés font l’objet d’avis de recherche avec récompense de 1000 yuans à la clé.

Les autorités locales ont bien tenté d’apaiser les tensions en expliquant que cette politique sera mise en place « progressivement » jusqu’en septembre 2022 et ne couvrira que trois matières. Mais les Mongols craignent qu’à terme tout le cursus ne bascule en chinois et que le mongol, déjà menacé, soit enseigné au même titre qu’une langue étrangère, le conduisant ainsi vers une extinction certaine au sein des frontières chinoises. En outre, parmi les 4,1 millions de Mongols vivant dans la région, principalement en zone rurale, moins de 40% des parents ont pu scolariser leurs enfants dans des écoles bilingues.

C’est ainsi que toute la société mongole se mobilise pour sauver sa langue, dernier symbole de son identité : des intellectuels et hommes d’affaires, aux lutteurs, bergers, conteurs, artistes, et même certains cadres et policiers d’ethnie mongole. Même l’ancien Président de la Mongolie voisine (2009-2017), Elbegdorj Tsakhia, a tweeté son soutien aux manifestants, en rappelant que « le droit d’apprendre sa langue natale est inaliénable ».

Plusieurs vidéos des manifestations ont été publiées sur Weibo, avant d’être censurées, poussant plusieurs internautes à s’interroger : le Président Xi ne serait-il pas allé trop loin dans sa politique d’assimilation culturelle ? « Les Mongols ont toujours été amicaux et ils nous ont aidés à vaincre le Kuomintang (…). Imposer une telle politique dans le climat actuel est inapproprié. Cela pourrait créer de sérieux conflits internes et la Chine pourrait être la cible de critiques de la part de la communauté internationale. Ne souffre-t-il [Xi Jinping] pas de paranoïa ? », interrogeait l’un d’entre eux. « Cette décision va nous retomber dessus et pourrait inciter les Tibétains, les Ouïghours, les Hongkongais et les Mongols à se lever contre nous comme un seul homme », mettait en garde un autre.

Historiquement, le Parti a toujours été partagé entre promouvoir plus d’autonomie ou au contraire davantage d’assimilation de ses 55 minorités ethniques. Depuis 1984, la loi stipule que les langues des minorités doivent être « valorisées et respectées ». Mais dans les faits, ces garanties juridiques peinent à masquer les pratiques de sinisation forcée. Et depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, la tendance s’est accélérée. Que ce soit au Tibet, au Xinjiang ou à Hong Kong (réforme à venir), la logique est la même : en procédant à une refonte de l’éducation, des programmes comme de la langue d’enseignement, la jeunesse finira par abandonner ses aspirations politiques et croyances religieuses au profit d’un fort sentiment patriotique, attirés par la promesse de meilleures opportunités professionnelles.

Dans chacune de ces régions « autonomes », ces réformes ont été appliquées il y a déjà plusieurs années, dans un contexte extrêmement tendu. Ce n’est pourtant pas le cas en Mongolie Intérieure, qui fait figure « d’élève modèle ». En un temps record (quelques décennies), le transfert massif de population Han vers les villes de la réginon a conduit les Mongols à ne plus représenter que 17% de la population. Au Xinjiang, les Ouïghours représentent près de la moitié des habitants, tandis qu’au pays des neiges, 90% sont Tibétains. Et mis à part des incidents liés à la saisie des terres des bergers souvent pour des projets miniers et des affaires de corruption (de cadres Hans cette fois), la région n’a connu ni émeutes ni vague d’immolations. Cela ne veut pas dire que les rancœurs à l’encontre du gouvernement n’existent pas, notamment à propos des dégâts environnementaux engendrés par le boom minier ou du fait que la croissance économique ait bénéficié de manière disproportionnée aux Hans, mais elles ne se sont pas manifestées de manière violente depuis 2011…

Si cette réforme scolaire est si sensible, c’est qu’à l’inverse du Tibet ou du Xinjiang où les pratiques religieuses sont un vecteur crucial d’identité, en Mongolie Intérieure, c’est l’éducation qui remplit ce rôle. D’une certaine manière, on peut comparer ces écoles bilingues mongoles aux monastères tibétains ou aux mosquées au Xinjiang. Bien conscient de l’importance symbolique de l’enseignement du Mongol dans la région et du risque d’opposition des locaux, le gouvernement central a tout de même choisi de mettre en œuvre cette réforme, signe de sa détermination. Les chances de marche arrière sont donc extrêmement minces… Mais la manière dure a un prix : en voulant absolument harmoniser le visage du pays par crainte que la légitimité du Parti ne soit menacée, le gouvernement de Xi Jinping a réussi à déclencher pour la première fois depuis une décennie une crise ethnique en Mongolie Intérieure. Il y a quelques années, le Président n’avait-il pas lui-même mis en garde contre les revers auto-infligés ?

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