Editorial : Indicateurs en série

Indicateurs en série

« Rebâtir la confiance ». Le mot d’ordre de la 54ème édition du Forum économique mondial ne pouvait pas mieux refléter le message porté par Li Qiang, qui se rendait à Davos pour la première fois en tant que Premier ministre, sept ans après le grand discours de Xi Jinping présentant la Chine comme la championne du libre-échange face à une Amérique qui venait d’élire Donald Trump.

Le n°2 chinois avait cette fois pour mission de rassurer les investisseurs de l’attractivité de son pays. « Choisir le marché chinois n’est pas un risque, mais une opportunité », a-t-il déclaré devant un parterre d’hommes d’affaires attentifs, conformément à la demande de Xi « de chanter les louanges de l’économie chinoise » formulée le mois passé.

Lors de sa visite en Suisse, Li Qiang était accompagné d’une imposante délégation de 140 personnes dont 10 cadres de rang ministériel ainsi que d’une belle brochette de chefs d’entreprise, comme le patron de Ctrip, celui du fabricant d’électroménager Hisense ou encore le PDG du n°1 mondial des batteries CATL, venus entendre de vive voix pourquoi les patrons de multinationales étrangères préfèrent désormais investir en Inde, au Vietnam ou au Mexique.

Misant peut-être sur un effet d’annonce, le patron du Conseil d’Etat a choisi Davos pour dévoiler en avant-première les derniers chiffres du PIB chinois : 5,2% pour l’ensemble de l’année 2023. Si ce résultat est conforme à l’objectif, qualifié de « modeste » par les économistes, de 5% que Pékin s’était fixé, ce n’est pas exactement un exploit étant donné l’effet de base très favorable d’une année 2022 ponctuée par de nombreux confinements, dont celui de Shanghai, l’un des principaux poumons économiques du pays. Ce chiffre de 5,2% est même bien loin de l’impression de récession économique que partagent certains Chinois. De fait, la croissance du PIB n’a été que de 1% au dernier trimestre 2023 par rapport au trimestre précédent, contre 1,5% au 3ème trimestre. Le cabinet Rhodium évoque même 1,5% sur toute l’année !

Il est donc clair que le rebond économique tant attendu n’a pas eu lieu : il y a eu peu de consommation dite « de revanche », l’heure était plutôt à la prudence pour les ménages chinois, préférant épargner en cas de coup dur. En conséquence, les prix à la consommation sont à la baisse ces trois derniers mois et atteignent 0,2 % sur l’année 2023, bien loin de l’objectif de 3 % fixé par Pékin. Ce phénomène de « déflation » peut vite se transformer en un cercle vicieux : baisse des prix, des salaires, des embauches, des investissements des entreprises… tandis que les dettes se trouvent plus lourdes à rembourser.

D’autres facteurs structurels sont à l’œuvre et viennent peser sur la croissance chinoise, comme la baisse de la population chinoise pour la deuxième année consécutive en 2023, soit 2,75 millions en moins. Si le déclin a été deux fois plus rapide qu’en 2022, c’est en partie à cause de la sortie brutale du « zéro Covid » fin 2022, entraînant en 2023 une surmortalité d’environ 10% selon les calculs de l’association Solidarité Covid – Français de Chine.

Mais le Bureau National des Statistiques (BNS) réservait au public une autre surprise : après six mois d’interruption, le taux de chômage des jeunes (16 à 24 ans) a été dévoilé avec une méthode de calcul « optimisée », laissant volontairement de côté les étudiants à la recherche d’un travail (à mi-temps). En décembre, ce taux était donc de 14,9%. Difficile d’en tirer quelconque conclusion, expliquent les analystes, qui préfèrent attendre quelques mois avant de se prononcer. Ils affirment néanmoins que ce nouvel indicateur pourrait bien sous-estimer le problème du chômage des jeunes. En effet, les jeunes diplômés pourraient bien décider de continuer leurs études faute de trouver un emploi…

Les vents contraires s’accumulent donc sur l’économie chinoise, ce qui poussent les experts à dire qu’un plus fort volontarisme de Pékin sera nécessaire en 2024. Pourtant, Pékin semble exclure jusqu’à présent tout stimulus plus conséquent. « En 2023, nous n’avons pas cherché à tout prix de la croissance à court terme au prix de risques à long terme », s’est justifié le Premier ministre à Davos. Il n’y a pas de raison que cela change en 2024.

Si le leadership boude un plan de relance orienté vers la consommation, il mise en revanche sur l’industrie, en finançant massivement la métallurgie, l’automobile et les équipements électriques, quitte à créer des tensions avec l’Union Européenne et les Etats-Unis qui craignent que ces surcapacités viennent happer leurs marchés. Les analystes doutent toutefois que cette stratégie suffise à compenser le dynamisme perdu du secteur immobilier qui représentait hier un tiers du PIB chinois…

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