Petit Peuple : Mudanjiang, Wang Lanhua, l’amante téléphonique (2ème partie)

Résumé de la 1ère partie : A Harbin, Wang Lanhua (50 ans) aime Zhang Junbo, jeune prisonnier à Mudanjiang (Heilonjiang). En huit mois, il lui soutira 3,4 millions de ¥, sous divers prétextes. En 2010 elle vint le rencontrer à la prison – heure de vérité après tous les mensonges…

Au parloir, Zhang Junbo lui avoua finalement qu’il n’avait pas plongé par « erreur judiciaire», mais suite à un kidnapping, et qu’il ne sortirait pas en 2013, mais bien trois ans après. Surtout, le magot qu’il s’était constitué grâce à elle, n’avait pas du tout servi à accélérer sa libération, mais plutôt à financer une filière de lotos clandestins, organisée par lui, de mèche avec 19 policiers et gardiens de prison. 

Les billets de « loterie noire » (黑彩, hei cai) s’écoulaient dans la prison : les numéros gagnants étaient repris du tirage de la loterie officielle. L’argent de Lanhua permettait d’acheter des masses de billets, 70% pour Junbo, 30% aux membres du gang qui réceptionnaient les mandats sur leurs comptes bancaires. Le trafic était juteux : les lots généreux et le nombre limité de joueurs décuplaient la probabilité des gains. Cette richesse mal acquise avait permis à Junbo de s’offrir une vie de caïd, en cellule privée, avec TV, frigo garni et bons dîners… L’arnaque ne lésait que la loterie d’Etat et Lanhua. « Mais qu’est-ce que j’ai pu être la reine des pommes ! », se lamentait-elle devant le malfrat… Elle ne se pardonnait pas d’avoir été aussi naïve à 50 ans, se laissant piéger dans une arnaque sentimentale cousue de fil blanc.

Elle attendit décembre 2011, avant d’oser porter plainte. L’amant indélicat fut mis au cachot, et les comptes des comparses furent saisis. Mais les choses n’allaient pas se dérouler comme prévu : soutenu en coulisses par ceux qu’il avait arrosé, Junbo sortit au bout de 6 mois et Ji, le geôlier, chef du gang, en fut quitte pour rembourser Lanhua de 106.000 ¥.

L’affaire traînant en longueur, ce ne fut qu’en 2013 que la prison rendit à notre héroïne 500.000¥, moyennant l’abandon des poursuites contre les matons véreux qui avaient contribué à la dépouiller. On était loin du compte. Lanhua ne récupérait alors qu’un tiers de son argent et restait contrainte à travailler double, acceptant toutes les heures supp’ qu’elle pouvait, et gardant sa porte fermée et son téléphone éteint aux huissiers qui la traquaient, avides de saisir sa voiture ou son appartement.

Le plus douloureux pour Lanhua était la perte de face : l’embrouille s’était ébruitée, et faisait d’elle la risée de son cercle d’amis et de collègues. A 55 ans, elle était seule, ridiculisée et ruinée, ayant perdu espoir de pouvoir se remarier.

En avril 2015, alors que les jonquilles perçaient déjà à travers la neige de Harbin, Lanhua commençait enfin à remonter la pente, quand retentit son portable. Elle décrocha. La voix qu’elle entendit l’électrisa : en bon copain, Junbo la saluait comme s’il l’avait quitté la veille et ne lui avait jamais fait aucun tort. Elle revit alors son sourire canaille « lèvres de miel, cœur de poignard » (口蜜腹剑 kǒumì fùjiàn ), quand il lui fit l’aveu douteux qu’il l’aimait toujours. Le cœur battant la chamade, elle l’écouta prétendre qu’il s’était amendé : il avait découvert comment combler les pertes qu’il lui avait infligées, et bien au-delà. Mais pour refaire fortune, elle n’avait qu’à lui envoyer de l’argent—si elle l’aimait encore ! 

Un pathétique désordre s’empara d’elle. Elle aurait dû lui rire au nez, raccrocher. Elle avait payé cher pour savoir l’espèce d’homme qu’il était. Mais elle était seule, et son passé lui était odieux. Voilà qu’il revenait… Et puis elle en était sûre, il l’aimait, son appel le prouvait, elle ne résista pas, et céda ! Durant 11 mois, Lanhua reprit l’envoi infernal de douzaines de virements. Sous la férule de Ji l’indéboulonnable chef des gardiens – le trafic pouvait redémarrer. Ce ne fut qu’à l’automne 2014 qu’elle s’arrêta de payer, ayant épuisé son bas de laine, les 500.000¥ qu’elle avait prévu pour finir de rembourser la banque.

Toujours aveuglée par le charme  de Junbo, elle n’avait pas cherché à le dénoncer. S’il plongea finalement en 2016, c’est parce que d’autres victimes qu’il avait réussi à embobiner, portèrent plainte. Face au même juge qu’en 2013, Lanhua décrivit, avec autodérision, la manière dont Junbo venait de la rouler une deuxième fois ! L’arnaque était taillée « dans le même drap que la première ».

C’est finalement le 2 avril 2018 que le jugement fut rendu public sur internet. Convaincu de sept cas d’extorsion de fonds de novembre 2013 à janvier 2016 (l’année qui aurait dû être celle de sa libération), Junbo rempilait pour 25 ans. S’il se tenait à carreau, il sortirait à 65 ans. Le reste de sa peine se ferait alors sans frigo, ni cellule améliorée –et il devait reverser 400.000 ¥ d’amende.

Toujours bien pistonné, Ji son associé, s’en tirait avec 2 ans avec sursis, perdant quand même son poste—c’était la moindre des choses. Sept comparses, policiers et matons furent frappés d’une « punition terrible », de celle dont on ne se relève qu’à grand peine : convaincus de complicité passive, ils reçurent un blâme du ministère de la Justice ! Sept autres, « complices actifs », attendent leur jugement… Enfin la prison de Mudanjiang dut promettre de « rectifier ses faiblesses systémiques » et de ne plus tolérer la chienlit dans ses murs.

Seule parmi ce beau monde de crapules, Wang Lanhua, à 57 ans, connaît une aurore inattendue. L’accumulation de ses malheurs lui a fait réaliser son aveuglement. Tous ces journalistes venus l’interviewer, et la lecture de leurs reportages lui ont donné envie d’écrire sa propre version du roman de sa vie. Elle a compris la vanité de chercher son bonheur dans des amours illusoires, et a  trouvé au fond d’elle la force de  faire table rase du passé.

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