Politique : A Kunming, le scandale des villas du lac Dian

A Kunming, le scandale des villas du lac Dian

 « Les eaux vives et les montagnes vertes sont des monts d’or et d’argent » (绿水青山,就是金山金山). Certains cadres n’ont visiblement pas assez bien étudié la pensée de Xi Jinping. Selon un rapport du ministère de l’Environnement publié le 6 mai, 90% de la montagne Changyao sur la berge sud du lac Dian (滇池) de Kunming (Yunnan) ont été rasés par un promoteur immobilier peu scrupuleux, avec la complicité des cadres locaux, motivés par l’appât du gain. Sur cette « montagne de béton », 1000 villas ont été construites depuis 2015 ainsi qu’un terrain de golf de 46 hectares, alors qu’ils sont proscrits depuis 2004. Avertis de la visite des inspecteurs du ministère début avril, les responsables ont bien tenté de cacher les dégâts en plantant de jeunes arbres, sans succès… Face au courroux de Pékin, les autorités provinciales ont ordonné la démolition immédiate de toutes les résidences bâties illégalement dans cette zone protégée.

Le ministère avait émis un premier avertissement à l’attention des autorités locales dès 2016, aux débuts du projet immobilier. Pire, le Président Xi lui-même avait visité en janvier 2020 les environs du lac Dian (cf photo), notoirement pollué et à l’écosystème fragilisé. Le leader avait averti : « le développement économique ne doit pas se faire aux frais de l’environnement ».

Pour Kunming, la ville du « printemps éternel » et organisatrice du sommet sur la biodiversité de l’ONU (COP15) du 11 au 24 octobre prochain, cela fait désordre… Mais en faisant le choix de rendre l’affaire publique, Pékin démontre aussi sa détermination à agir pour l’environnement, en prêchant par l’exemple.

Cette affaire rappelle en de nombreux points celles des monts Qinling dans le Shaanxi. En 2018, les cadres avaient ignoré à plusieurs reprises l’ordre direct de Xi Jinping de raser des dizaines de villas construites illégalement. Cette résistance passive leur a valu une purge politique jusqu’au plus haut niveau provincial : le secrétaire du Parti du Shaanxi, Zhao Zhengyong, a été condamné en juillet 2020 à une peine de mort avec sursis, accusé d’avoir détourné la somme astronomique de 717 millions de yuans. Depuis, le scandale des villas de Qinling est devenu un « cas d’école » pour toutes les autres provinces…

La sanction sera-t-elle aussi sévère au Yunnan ? Si le leadership provincial a vite ordonné la destruction des villas, le Yunnan est l’une des provinces qui a enregistré le plus grand nombre de cadres limogés depuis le début de la campagne anti-corruption. Son précédent secrétaire provincial (de 2001 à 2011) Bai Enpei, a d’ailleurs lui aussi été condamné à mort avec sursis en 2016 pour corruption (247 millions de yuans, détenant le précédent record en la matière).

L’actuel patron du Yunnan, Ruan Chengfa (63 ans) pourra-t-il échapper au blâme ? Ruan Chengfa a passé l’essentiel de sa carrière dans sa ville natale de Wuhan, où il a entrepris des projets de construction à un rythme frénétique. Plusieurs fois ciblé par l’anti-corruption, le maire Ruan s’en est toujours sorti, étant l’un des protégés de Li Hongzhong, secrétaire du Hubei de l’époque et allié de Yu Zhengsheng, ancien membre du Comité Permanent et ex-président de la Conférence Consultative Politique du Peuple Chinois (CCPPC). Espérant un retour d’ascenseur plus tard, Ruan a de son plein gré œuvré pour Li.

Muté au Yunnan en tant que gouverneur en décembre 2016, Ruan s’est trouvé moqué dès sa prise de fonction pour n’avoir pas su prononcer correctement le nom classique de sa province d’adoption lors de l’inauguration de la ligne ferroviaire Shanghai – Kunming. Malgré tout, le gouverneur a réussi à sécuriser une promotion en tant que secrétaire provincial en décembre 2020, nourrissant l’espoir d’être élevé au sein du leadership central avant le XXème Congrès de 2022.

Cependant, l’incident des villas, qui a eu lieu sous son mandat, tout comme la récente résurgence du virus à la frontière sino-birmane (à Ruili), pourrait bien venir lui gâcher ses chances… « Mais tout n’est pas encore perdu pour Ruan, car des personnes comme Li Hongzhong veulent placer leurs supporters, au cas où la lutte anticorruption viendrait frapper à leur porte. En ce sens, on peut malgré tout encore penser que Ruan pourrait obtenir une place à la CCPPC », analyse Alex Payette, cofondateur du cabinet Cercius.

Notons que son mentor, Li Hongzhong, aujourd’hui à la tête de Tianjin, mais aussi Chen Quanguo, l’actuel dirigeant du Xinjiang, feraient partie de ces « flagorneurs » (terme employé par Cai Xia, ancienne enseignante de l’École du Parti en exil), issus de factions différentes de celles de Xi Jinping, qui « falsifient leurs préférences politiques » en espérant une récompense.  Xi tolère ces ambitieux « à double visage » (双面人) dont il se sert aussi comme fusibles à des postes sensibles, tout en s’en méfiant comme de la peste…

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