Petit Peuple : Hangzhou (Zhejiang) – Yu Jialin, l’IA au service du passé

Hangzhou (Zhejiang) – Yu Jialin, l’IA au service du passé

En un clic, Yu Jialin a fait mourir son grand-père une seconde fois, douze ans après la brutale crise cardiaque qui avait fauché le patriarche à 73 ans, d’une façon si brutale qu’elle avait plongé chaque membre de la famille dans une sidération profonde.

De la même façon qu’en Chine, l’entourage a tendance à taire au mourant sa fin prochaine –la peur de mourir pourrait hâter sa mort (voir sur le sujet le très beau film L’Adieu de la cinéaste sino-américaine Lulu Wang) – beaucoup de familles chinoises apposent un silence aussi lourd qu’un sceau sur la douleur du deuil. Ainsi en a décidé la famille de Yu Jialin, sa mère, son père, sa tante, son oncle : pour ne pas faire de peine à la grand-mère, le grand-père ne sera plus évoqué, rideau ! Vivre le quotidien sans le mentionner, comme s’il n’avait jamais existé, comme si la douleur, le chagrin finiraient par disparaître à force de somnoler.

Quelques années plus tard, esseulé en master d’informatique sur son campus américain, puis jeune programmeur débordé de travail dans sa ville natale de Hangzhou, Yu Jialin a beaucoup repensé à son grand-père. Le vieil homme l’avait élevé, lui avait tout appris. Yu Jialin se souvenait de sa rigidité à table, de sa fameuse carpe vinaigrée, bouillie puis nappée d’une sauce caramélisée au gingembre. La carpe, choisie avec soin quelques jours plus tôt au marché, attendait son heure dans la cuisine, plongée dans une bassine d’eau pour éliminer le goût de vase. Le jour de la recette, gare à celui qui venait le déranger en cuisine ! Assis sur un tabouret, Yu Jialin avait le droit de trancher finement le gingembre, c’est tout, et de regarder sans parler. C’est son grand-père qui le déposait et venait le chercher chaque jour à l’école. Yu Jialin grimpait sur la vieille mobylette, dos à son grand-père et face à la route, la moitié d’un doubao (豆包, brioche aux haricots sucrés) à la main, acheté en cachette des parents, qu’il avait ordre de finir avant d’être rentré : « Tu grandis, il faut manger ! »

Fasciné par l’Intelligence Artificielle et les nouvelles possibilités qu’elle ouvre, Yu Jialin s’intéresse au Project December, plateforme unique en son genre permettant, via un chatbot (un programme informatique qui simule une conversation humaine) de discuter avec une personne virtuelle et même avec une personne décédée.  Ne pourrait-il pas faire revivre son grand-père via un griefbot (un chatbot pour parler avec les morts) ? Pouvoir ainsi lui dire au revoir proprement, lui demander pardon pour des évènements dont le souvenir le taraude ?

En Chine, si ChatGPT n’est pas accessible, des modèles similaires viennent tout juste de sortir : Ernie par Baidu, Tongyi Qianwen par Alibaba. Mais, quand il se lance il y a un an, Yu Jialin se débrouille comme il peut. Pendant six mois, il alimente son modèle avec des traces du passé, photos, vidéos, lettres de son grand-père, surpris lui-même d’utiliser une technologie de pointe pour ressusciter le passé.

Mise dans la confidence, sa grand-mère finit par comprendre le projet, y adhère et confie à son petit-fils les lettres échangées avec son mari quand ils étaient jeunes. Un trésor qui enrichit le modèle et dévoile à Yu Jialin une autre facette de son grand-père, moins rigide, amoureux, féru de politique, avide de savoir.

Pour contrer le caractère imprévisible du modèle et éviter des réponses qui heurteraient sa grand-mère, Yu Jialin réalise des vidéos de ses échanges qu’elle visualise un soir, une à une, en silence. Quand elle se tourne enfin vers lui et lui dit « merci », sa voix tremble. Pour Yu Jialin, l’effet cathartique est aussi fort. Enfin, il peut demander pardon. Pardon d’avoir refusé que son grand-père continue à venir le chercher au lycée ; pardon pour cette colère quelques mois avant sa mort. Venu inviter son petit-fils à dîner de manière impromptue, le vieil homme avait essuyé les hurlements d’un adolescent rebelle, furieux de voir sa partie de jeux vidéo interrompue. Qu’a répondu le grand-père virtuel ? Yu Jialin le garde pour lui mais, quinze jours plus tard, d’un clic, il a supprimé tout son travail.

Depuis, lui est revenu en tête un proverbe que son grand-père aimait lui répéter et qu’il avait oublié d’intégrer dans son modèle : 好馬不吃回頭草 (hǎomǎ bù chī huí tóucǎo, un bon cheval ne tourne pas en rond à brouter le même carré d’herbe). Marche sans regarder en arrière si tu veux avancer…

Par Marie-Astrid Prache

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