Société : Les coulisses de l’anti-pauvreté

Dans son dernier rapport « Chine 2020 », la Banque Mondiale félicite le régime socialiste d’avoir arraché à la misère des millions de pauvres. Mais elle le met aussi en garde contre l’écart croissant de revenus entre villes et campagnes. Fin 2017, les villes accueillaient 813 millions d’habitants, 58% de la population. Parmi eux, 101 millions étaient montés de la campagne durant les 6 dernières années. Ils étaient attirés par un revenu urbain à 33.834 ¥, triple de celui rural (13.432 ¥). Un tel chiffre incite Han Changfu, ministre de l’Agriculture, à tirer le signal d’alarme au Forum de Boao (Hainan) le 10 avril : « pour revitaliser le milieu rural, il faudra des moyens extraordinaires ».

Toujours selon la Banque Mondiale, 493 millions de Chinois (36%) vivent avec moins de 35¥ par jour… Depuis son arrivée au pouvoir, Xi Jinping a promis de combattre l’extrême pauvreté (moins de 3000¥ de revenus par an), de tirer 10 millions de personnes par an de la misère, avec l’objectif en 2020  d’une société parvenue à la « xiaokang » (小康, petite prospérité). Ceci peut être une des raisons non déclarées de la campagne en cours pour forcer les métropoles à réduire leur population, en éloignant de force des millions de Chinois ex-ruraux, dits du « bas niveau ». 

Pour lutter contre la pauvreté, le gouvernement compte sur les géants de l’internet, fer de lance de l’économie –tel Ant Financial, filiale d’Alibaba aux 150 milliards de $ de capitalisation, ou Tencent, 1er groupe chinois, évalué à 580 milliards de $.

En décembre 2017 durant la Conférence mondiale de l’Internet à Wuzhen (Zhejiang), ces groupes furent invités à fournir un accès au web à 13 préfectures parmi les plus pauvres, et à leur apprendre à y trouver leur chance de développement.  Quelques jours avant Jack Ma, PDG d’Alibaba, annonçait la création d’un fonds de lutte contre la pauvreté, doté de 1,51 milliard de $, fournissant notamment aux agriculteurs des solutions agronomiques et du crédit. Ancien professeur, convaincu de l’urgence de combattre la pauvreté par l’instruction, l’homme d’affaire anime aussi des projets éducatifs via sa Fondation Jack Ma, sous forme de bourses de formation d’instituteurs et de formation continue de directeurs, assorties de projets pédagogiques pour leurs écoles. Dernièrement, Ma proposait à ses partenaires d’affaires de soutenir un réseau régional d’internats pour enfants de villages isolés, et de navettes pour les ramener chez eux le week-end. 

Autre outil anti-pauvreté de Jack Ma : les « villages Taobao », dans lesquels se sont ouvertes au moins 100 e-boutiques sur cette plateforme, et vendant pour plus de 10 millions de ¥ par an. À 2,8 emplois par boutique en moyenne, ces villages Taobao font vivre 1,3 million de personnes. Elles seraient 3 millions dans 5500 villages, d’ici 2020.

En ville aussi, la livraison de repas fait vivre les plus modestes. Le seul Ele.me, racheté par Alibaba le 1 avril, emploie 3 millions de livreurs (13 milliards de repas par an, 48% du marché). Dianping, de Tencent, n’est pas loin derrière (43%)…

L’Etat lui-même porte l’essentiel de l’effort dans les zones les plus pauvres, reculées ou enclavées. Il crée infrastructures, logements sociaux, tourisme rural, accès à l’eau, à l’électricité, aux transports. En 2018, le budget augmente de 20%, à 16,8 milliards de $. Mais le succès est compromis par la fraude universelle des cadres. En mars, le ministre des Finances admettait que 112 millions de $ avaient été détournés en 2017. À Huayuan (Hunan) en juillet 2017, 7 des 10 millions de ¥ de budget anti-pauvreté ont été siphonnés. A Hualong (Qinghai), 232 familles de cadres furent « relogées » en résidences de standing…sauf qu’elles n’étaient pas pauvres !

Tian Qizhuang, chroniqueur indépendant, explique le phénomène par l’absence de contrôle (de la presse comme de la justice) sur l’administration. Après 5 ans de campagne anti-corruption, le bilan de telle gabegie, inquiétant pour l’avenir, jette un doute sur l’efficacité de ce programme de moralisation des cadres.

Le régime, en tout cas, est arrivé à une conclusion pratique : la réduction des fraudes, passe par celle des budgets des provinces. La technique n°1 passe par un écrémage  des projets « PPP » (« publics-privés »). Lancé à grande fanfare en 2017 pour attirer l’épargne privée, sous prétexte de « privatiser » les services publics, ces PPP avaient pour fonction réelle de financer des projets douteux, non viables des leaders locaux – moyen d’entretenir leur train de vie. Selon Caixin, le ministère des Finances vient de les « convaincre » de retirer 2334 PPP, d’une valeur de 2550 milliards de ¥ (405 milliards de $). Les deux tiers concernaient 5 provinces du Nord et de l’Ouest – Xinjiang, Yunnan, Mongolie Intérieure, Gansu et Ningxia. Cinq territoires parmi les plus pauvres, mais aussi les plus éloignées des contrôles centraux. Dans cette localisation des PPP « bidons » dans le grand Ouest, n’entre aucun hasard : « le ciel est haut et l’empereur est loin » (天高皇帝远, tiān gāo huáng dì yuǎn ).

Dans le même ordre d’idée, mais face à une fraude différente, le Conseil d’Etat lance le 9 avril un plan sur 5 ans pour bâtir une base de données financière nationale tournée vers les produits financiers multi-secteurs (banque-assurance et bourse) et les grandes entreprises, y compris les holdings. Il s’agit pour les deux tutelles sectorielles de comprendre les montages financiers, les collusions, les vides juridiques utilisés. Pékin veut se donner les moyens d’intervenir en temps réel – et ainsi d’éviter les évasions fiscales. Tout en dégageant des recettes nouvelles pour la lutte anti-pauvreté, et en affinant le système de taxation au passage.

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1 Commentaire
  1. severy

    J’aime assez associer le proverbe « Il n’y a qu’une reine mais les fourmis sont innombrables » au fléau endémique de la corruption qui sévit avec tant de vigueur en RPC.

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