Tibet : Le Tibet, entre radicalisation et fortune

Concernant ses plans d’avenir, le Tibet affiche une santé et une audace insolente : seul parmi les 31 régions, il aspire en 2015 à un PIB en hausse de +12% (40% de plus que la moyenne nationale). Il veut aussi augmenter de 30% sa population urbaine d’ici 2020, à un peu plus d’1 million d’âmes. 

Ce projet fait dresser l’oreille : fragile, étiré entre 3000 et 5500 mètres d’altitude, le Toit du monde ne peut pas nourrir une forte population, il doit tout importer. 

La sérénité des dirigeants s’explique par 10 ans d’investissements sociaux et d’équipements, qui commencent à porter leurs fruits. Ouvert en 2007 jusqu’à Lhassa, le train pousse désormais jusqu’à Shigatzé, divisant par deux la durée du voyage, et permettant d’ouvrir hôtels ou usines dans des régions jusqu’alors inaccessibles. 

Seule région du pays à disposer d’eau pure, le pays des neiges voit exploser les investissements en eau minérale, avec en un an 50% de plus d’eau embouteillée, par Bright (Shanghai) ou Nongfu (Hangzhou). D’ici 2019, le Tibet s’attend à 5,7 milliards d’€ de ventes. 

En énergies renouvelables, Longyuan, filiale du groupe Guodian vient de monter cinq éoliennes à 4900m d’altitude (record du monde), sur une centrale qui doit en compter 33. 

CGNPC (nucléaire) suit le pas, annonçant au Tibet un parc d’éoliennes à 2,2 milliards d’€, et des fermes solaires à 287 millions d’€. Il faut dire que le climat tibétain, connaît des vents très forts, et 3000 heures ensoleillées par an. 

Zhangmu DamEn décembre 2014, le barrage de Zangmu se mit à produire. A terme, ses six turbines doivent fournir 2,5GW (équivalent de 2,5 réacteurs nucléaires), mais les détracteurs craignent qu’il ne se bloque parfois sous le gel, à 5200m d’altitude. 

La mine de Jiama, en JV avec un groupe de Vancouver, s’apprête à produire dès 2016 quelques 176 millions de tonnes de minerai polymétallique (cuivre et or). 

Sous ces impulsions, le secteur secondaire atteint en 2013, 36,3% du PIB contre 29,2% en 2008. Le chiffre passera la barre des 40% cette année. 

Le gros du développement, c’est le tourisme. Depuis 10 ans, le Tibet paie aux fermiers 50% des frais de rénovation de leurs maisons, à condition de respecter l’architecture locale avec rez-de-chaussée en pierre, étage en bois polychrome et toit de tuile. Il en résulte une unité de style, en un environnement naturel unique et non pollué – une valeur sûre pour l’industrie des vacances. 

Du coup, pour 2014, le Tibet recensait 15 millions de visiteurs et 2,9 milliards d’€ de chiffre d’affaires, en progrès de 23%. Portés par la vague, plusieurs parcs à thème se construisent à Lhassa, et les chaînes hôtelières poursuivent leur implantation. 

Ce coup de fouet de bien-être ne bénéficie pas à tous : selon la poétesse Woeser, « l’argent est bienvenu -mais pas les Tibétains», interdits de pèlerinage autour du mont Kailash, frontière du Sikkim. Le site est réservé aux touristes Han—les pèlerins n’ont de permis qu’au compte-gouttes. 

De même, les 280.000 nouveaux citadins attendus d’ici 202, sans doute pour travailler dans le tourisme et l’industrie, seront Han, avec pour effet de diluer le fonds ethnique tibétain et d’augmenter la tension. 

De même, la mise en perce du Yarlong Zampo (Brahmapoutre), de la Nu (Salween) et du Langcang (Mékong) se fait « au grand dam » du voisin indien et de l’Asie du Sud-Est qui craignent pour leur ressource vitale, sous l’effet de ce barrage et de la série d’autres projetés en aval chinois. 

Dans ce contexte, le renforcement visible de la pression policière au Tibet, prend un sens particulier. La police offre jusqu’à 42.000€ pour tout tuyau qui permette de démanteler des filières nuisibles. 15 cadres tibétains ont été arrêtés en 2014 – officiellement pour corruption, ils pourraient être accusés de trahison pour avoir renseigné le Dalai Lama. Le pouvoir, de longue date, a des doutes sur la fidélité de son encadrement local. 

Accompagnant le très fort développement du territoire, le renforcement de la surveillance des habitants comme des voyageurs, a pour but de prévenir des attentats sur ces nouvelles infrastructures

Aussi deux conclusions s’imposent : la Chine est en train de réussir à arracher le Tibet à l’arriération (un article récent de Xinhua affirme que la pauvreté au Toit du monde a reculé de 33% en un an), mais le régime craint la radicalisation. Une crainte qui peut surprendre, car contrairement aux voisins de l’ethnie ouïgoure, les Tibétains sont empêchés par leur foi lamaïste, d’envisager la violence comme solution à leur problème politique. L’attitude du gouvernement central reste donc, pour nous, une énigme !

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