Petit Peuple : Guandu (Yunnan) – l’argent perdu de la jeune Xu (1ère partie)

Sous une brise de février 1953, en tenue coquette mais discrète, Xu Zhanhua (nom d’emprunt), paysanne de 24 ans se rendait à Guandu (Yunnan), chef-lieu du district, près de Kunming. En son cabas, elle apportait 5 douzaines de taëls, monnaie d’argent massif de l’ancien régime dotée d’un carré évidé en son centre.

Ce magot dormait dans la famille depuis des générations. Ses ancêtres l’avaient toujours cachée sans rien dire, pour des jours de disette.
Une telle prudence à présent portait ses fruits : en vivant simplement du lait de ses chèvres, de ses légumes et riz, la famille avait évité les persécutions réservées aux riches. En effet, ils n’étaient pas propriétaires terriens, pourchassés par la révolution qui déferlait en quête de fortunes à débusquer.
Classés « paysans pauvres », Zhanhua et les siens n’avaient été ni dépossédés, ni livrés à la vindicte des masses comme « ennemis du peuple ».
Zhanhua soutenait la révolution, qui demain apporterait équité et prospérité à la nation. Aussi participait-elle ardemment à tous les rassemblements, dans l’attente de recevoir l’honneur de sa vie : la carte de membre du Parti. 

Aujourd’hui, Zhanhua se rendait donc à la banque populaire. C’était sur le conseil du secrétaire du Parti, qu’elle était venue voir un soir à la permanence, avec un lourd secret à lui confier, et un précieux conseil à demander. C’était un peu risqué, mais l’homme était notoirement honnête, et d’une famille alliée de longue date à la sienne—donc l’homme idéal pour l’aider.
La question était simple : en cette période dangereuse, en pleine transition vers une société sans classe ni argent, que fallait-il faire de l’héritage secret ? 

Spontanément, elle avait proposé de le remettre au peuple en réunion publique… « Surtout pas ! », s’était écrié le secrétaire, « la Révolution ne dépouille pas le peuple ».
Puis discrètement, il lui avait fait comprendre que cette idée eût pu les perdre, elle et les siens : si quelque quidam s’avisait alors d’insinuer que l’argent avait été gagné de façon malhonnête, capitaliste, c’en était fait d’eux ! Zhanhua sentit de suite la justesse du propos…
Mais il était d’autant plus urgent de se débarrasser du trésor qui brûlait au fond de son coffre : imaginez, si elle était dénoncée et si la milice populaire découvrait le magot planqué, ils finiraient dépossédés, ou pire ! Alors, le secrétaire avait trouvé une solution élégante : aller trouver le directeur de la banque, qu’il connaissait bien, et déposer le pécule, selon les lois du socialisme. Ainsi, l’argent fructifierait en sécurité, et sa famille en tirerait la discrète réputation d’ardents défenseurs de la révolution. 

C’est pourquoi Zhanhua se rendait à présent à la Banque de Guandu – humble édifice crépi de blanc délavé, dont seul le porche avec ses deux petites colonnes de style grec, apportait la légitimité sérieuse d’un temple du numéraire. Au bureau directorial, le secrétaire du Parti et le chef de l’agence la félicitèrent pour sa décision. 

Sortant un peu plus tard, le cabas vide, Zhanhua était titulaire d’un titre festonné, tamponné de rouge par l’autorité financière, à son nom, annonçant le dépôt de 50.000 ¥.
A dire vrai, les pièces de métal précieux qu’elle avait extraites du sac de soie aux broderies fanées, et faites tinter sur le bureau, valaient bien plus que ça. Mais il n’avait pas été question de taux de change : le banquier ne pouvait pas donner plus que cette obligation, celle au montant maximal autorisé.
« Au fond, se dit Xu, c’était un bon compromis ». Au taux d’intérêt inscrit de 0,6%, elle et les siens toucheraient quand même 300 yuans par an, de quoi vivre très largement, à l’époque. 

Ce qu’aucun des trois (sauf le banquier peut-être) ne pouvait prévoir, était le résultat financier inévitable d’une époque folle, où les militants passaient plus de temps en meetings qu’au travail, et où le profit privé était devenu le pire péché de la Terre. Percluse de gaspillage, dirigée par des zélotes « rouges » plutôt que par des « experts », la finance publique courait à l’hyperinflation incontrôlable.

De la sorte, deux ans après son dépôt, Zhanhua et son mari (car elle s’était mariée entretemps) livraient leur grain à la commune contre des brouettées de billets de banque plus lourdes que le riz-même. Et une belle nuit de 1955, la banque nationale dévalua de 10.000 contre un. Le lendemain matin au guichet, Zhanhua put constater que son titre si précieusement imprimé, valait désormais 5 « monnaies du peuple » (5 RMB). 

Cela aurait pu être vécu comme un drame. La jeune Xu pourtant, ne fit qu’en rire : elle avait 26 ans, elle était belle, et la révolution restait une merveilleuse aventure. La vie était faite pour être vécue, pas pour thésauriser.
Au fond, dit le proverbe, « toute fortune cache du désastre, et vice versa » (祸兮福所倚,福兮祸所伏—huò xī fú suǒ yǐ,fú xī huò suǒ fú ).
Certainement à l’avenir, le cours du renminbi allait remonter, c’était le camarade banquier qui le disait. Aussi, c’est sans état d’âme que Zhanhua conserva dans la malle de famille, son joli titre de propriété.

Comment va se poursuivre la vie de la jeune fermière, et qu’adviendra-t-il de son patrimoine ? Attendez un numéro, pour le savoir !

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