Petit Peuple : Hangzhou : la vie dans l’oeuf

Comparées à leurs soeurs d’Europe ou d’Amérique, les écoles chinoises ont souvent un problème d’autorité face aux enfants, dérivé de la tradition confucéenne de pouvoir absolu aux maîtres. Renforcé par les contingences matérielles, le nombre hyperbolique d’enfants à gérer avec un budget limité et une surface d’école inextensible, il ne reste plus aucune latitude aux éducateurs pour gérer les situations individuelles. Or, ces crises ou rebellions se multiplient avec le succès du planning familial : les enfants de la ville sont fils uniques, petits dragons habitués à voir prendre en compte leurs moindres désirs, et surprotégés, manquant de toute formation à la responsabilité. Comment donc, pour les enseignants, échapper aux deux excès de l’autoritarisme et du « tout est permis »? L’école populaire de Gongshu (Hangzhou) a trouvé la solution, moyennant une solide dose d’imagination et de maîtrise en psychologie enfantine. Lundi 1er mars, dans les classes, une surprise attendait les 800 garçons et filles. Une fois installés derrière leur pupitre, au lieu d’avoir comme d’habitude le droit de s’asseoir, ils durent entendre debout l’épreuve et la mission que leur assignait à tous le proviseur Zheng Zhilong.

Chaque enfant dut passer sur l’estrade, le foulard rouge autour du cou, et faire poing en l’air le salut des jeunes pionniers avant de recevoir de la maîtresse un oeuf tiré d’une bassine, enveloppé dans un sachet écarlate.«Protégez votre oeuf comme si c’était vous-même », avait dit Zheng, « il porte en lui la vie, comme chacun de vous. Vous devrez les apporter en classe chaque jour, chez vous chaque soir, et nous les rendre intacts vendredi soir». Parmi les enfants, les réactions furent des plus diverses, de l’incrédulité à la pure gourmandise : « c’est si petit et si fragile… le plus simple, serait que je le mange », fit Sun Zhiyu, fillette de 1ère A (3ème année, 11 ans), provoquant ainsi l’hilarité de sa classe.

Plus sérieusement, cent stratégies de protection de l’oeuf naquirent à la seconde. Les optimistes prétendirent le garder toujours en main. D’autres le stockèrent au centre du sac à dos, dans leur pull replié comme antichoc. Les plus inconscients le serrèrent dans la poche de l’anorak, ou le tiroir de leur table.

Le soir venu, de retour au bercail, dès le palier, la petite Sun cria à travers la por-te pour annoncer l’existence de la mission et exorciser le danger qui l’inquiétait depuis le matin: que sa mère distraite ne fasse cuire son oeuf.

Son voisin avait, lui, déployé une stratégie plus sophistiquée. Remplissant son casier de serviettes puis de coton, il en avait fait un incubateur. Retournant le soir à la maison, il avait poursuivi la couvée, tenant l’oeuf sous la chemise avant de foncer au poulailler pour confier l’oeuf à sa poule – il fut très déçu du désintérêt hautain que marqua le volatile vis-à-vis de son oeuf. D’autres, à la maison, le mirent au réfrigérateur. Tang Hanpin, (autre camarade de Sun) inventa avec son père une solution high-tech, protégeant l’oeuf au coeur d’une boite en fer remplie de grains de riz… Au bout de deux heures, la classe de Sun Zhiyu avait eu deux «tragédies», bien irriguées de pleurs : deux oeufs cassés par des mômes qui sortaient le leur à tout bout de champ pour vérifier qu’il était indemne. La 1ère A n’était pas la pire : la classe la plus brise-fer, avait sur son plancher une omelette de 10 oeufs. La semaine du défi permit de constater une nette diminution de l’agitation dans la cour et les couloirs, des courses poursuites et parties de marelle. La censeure Lu Honghua découvrit que les petits assuraient le plus, s’avérant plus soigneux et concentrés que les ados en pleine croissance, incapables de vivre sans crier ou sauter.

L’idée de la mission était venue d’elle. Le but était de concentrer l’attention des jeunes sur un autre être (en puissance), et de les arracher au cocon de la protection parentale, en les rendant eux-mêmes protecteurs d’autre vie que la leur.

C’est seulement le vendredi soir, en réceptionnant ce qui restait des oeufs, que Lu Honghua leur conseilla, par haut parleur, de tirer seul à seul le bilan de l’aventure : histoire d’apprendre par eux-mêmes à 以小见大 (yǐ xiǎo jiàn dà) : voir les grandes choses à travers les petites !

 

 

 

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