Petit Peuple : Chants funéraires à Baodian et Punan

Entre villes et campagnes, les distances s’amenuisent, grâce à la multiplication des chemins de fer, bus et avions. La réduction des distances culturelles suit, mais à son propre rythme, et non sans une longue et dure guerre entre la tradition (les valeurs rurales séculaires), et l’espoir de mieux-être. Depuis la Chine centrale, deux incidents bizarrement identiques viennent d’avoir lieu, et qui nous font écho de ce conflit.

A la mi-octobre à Punan (Shaanxi), Mr Gao perdit son père. La presse nous le décrit comme homme de grand pouvoir local, nobliau rouge tenant entre ses mains tout son village. Soucieux de célébrer dignement l’adieu sans retour (河 梁携手, he liang xie shou, « serrer la main sur le pont du fleuve »), le cacique recruta à gauche et à droite une troupe d’opéra, et fit monter le chapiteau d’un ambitieux spectacle funéraire, alternant oeuvres lyriques et séances d’eulogies avec coryphée, choeur de pleureuses.

Par un maître du Fengshui, les dates avaient été fixées, les plus propices selon les conjonctions de la Lune et des astres. Planté à l’ouest de la demeure, le dais de toile vibrait d’un bon message, facile à visiter par l’âme encore dans les limbes, en train de préparer son envol vers le ciel. Seul petit problème : les 140 enfants du coin, dont la fête squattait la cour de récré – à cause d’elle, l’école était fermée…

Quatre jours plus tôt, des 20 au 25 octobre, Baodian (Shanxi) avait vu se dérouler un scénario sorti du même moule, mais en un peu plus hard. Pour commémorer le 1er anniversaire du départ de sa maman adorée, un autre haut personnage, appelons le Xie, avait déployé dans l’école son opéra de fortune. Comme à Punan, les classes étaient reconverties l’une en dortoir, qui en réfectoire, ou en salon de grimage.

Signe du progrès moderne, dans les 2 villages, les parents paysans osèrent se plaindre du tyranneau, qui perturbait sans gêne l’année scolaire de leurs enfants et détournait à sa propre guise ces établissements de leur fonction, s’arrogeant 生杀予夺sheng sha yu duo, « droit de vie et de mort » sur les masses, comme les seigneurs de la guerre d’avant la révolution…

 Les deux villages toutefois, eurent dans cette crise, des ractions fort différentes. A Baodian, Xie, l’homme au bras long fit taire les braillards, déniant à quiconque le droit «de s’immiscer dans ses affaires de familles» : les fêtes durèrent 5 jours, pas un de moins. Il inspira telle crainte, que même le journal provincial n’osa laisser transpirer son nom.

Tandis qu’à Punan, le maire et la Commission à l’enseignement reconnurent le problème : avec Gao, on s’arrangea à l’amiable. L’enterrement fut limité aux 29 et 30/10, le rattrapage des cours fut fixé au WE suivant.

De la sorte, et dans un style de conciliabule immémorial, Punan réconcilia ses trois morales et les trois ères de son histoire : l’honneur confucéen au mort, l’arbitraire stalinien, et le paternalisme bénigne d’un Deng ou d’un Hu Jintao !

 

 

Avez-vous aimé cet article ?
Note des lecteurs:
0/5
9 de Votes
Ecrire un commentaire