Editorial : Le Lapin au terrier, place au Dragon !

Le Lapin au terrier, place au Dragon !

Les grandes villes se vident prématurément, les trains sont pris d’assaut, les autoroutes saturent… Voici venu le temps du « chunyun » (春运), la plus grande migration annuelle au monde à l’occasion de la fête du printemps, appelée « chunjie » (春节). Durant 40 jours, ce n’est pas moins de 9 milliards de voyages (un record) que réaliseront des dizaines de millions de Chinois pour célébrer le nouvel an en famille et avec leurs amis. Naturellement, les autorités sont sur les dents et veillent à ce que rien ne vienne perturber leur périple, même pas une vague de froid qui s’est abattue sur le centre et l’est du pays. Il faut dire que la réputation du Dragon (de bois), dont la Chine célèbrera le passage dans la nuit du 9 au 10 février, le précède.

Cinquième signe du zodiaque chinois, le dragon est une créature légendaire qui incarne la puissance, la grandeur et la sagesse depuis des millénaires. Contrairement aux représentations occidentales qui le dépeignent comme un monstre terrifiant, le dragon est associé en Chine à toutes les représentations bénéfiques du monde. Symbole de l’empereur, le dragon recueille souvent entre ses griffes une perle, renforçant ainsi sa symbolique de richesse et de prospérité.

Son caractère chinois (龙 – 龍 ; lóng), dont la graphie antique est une combinaison des différents animaux qui le compose (corps de serpent, écailles de poisson, griffes de tigre…), est employé dans de nombreuses expressions courantes. Parmi celles-là, « dessiner un dragon et lui ajouter des yeux » (画龙点睛, huàlóng diǎnjīng) est l’équivalent chinois de « cerise sur le gâteau » ; « l’esprit du cheval-dragon » désigne des personnes pleines de vitalité (龙马精神 , lóng mǎ jīng shén) ; et « voir la tête du dragon mais pas sa queue » (神龙见首不见尾, shén lóng jiàn shǒu bú jiàn wěi) fait allusion à quelqu’un de secret. Le Dragon est également souvent associé au Tigre et au Phénix dans des proverbes, tel que « tigre couché et dragon caché » » (卧虎藏龙, wòhǔ cánglóng), qui désigne des personnes aux talents insoupçonnés ou encore « un dragon (symbole masculin) et un phénix (symbole féminin) font le bonheur » (龙凤呈祥, lóng fèng chéng xiáng), souvent utilisé pour présenter ses vœux aux jeunes mariés.

Spécificité de 2024, l’année sera une « année veuve » puisqu’elle débutera après (et non pas avant) le « Lichun » qui a eu lieu le 4 février et marque le début du printemps. Traditionnellement, ces années là, les Chinois évitent de se marier car elles sont considérées comme de mauvais augure. Cela n’est bien sûr pas du goût des autorités qui démentent tout lien entre malchance et cette configuration du calendrier. A savoir que le nombre de mariages célébrés en Chine chaque année est sur le déclin depuis dix ans déjà : en 2022, ils étaient deux fois moins nombreux qu’en 2013.

Paradoxalement peut-être, 2024 pourrait être une année très favorable aux naissances, le caractère auspicieux du Dragon engendrant souvent (c’est surtout vrai à Hong Kong, Taïwan et Singapore) un mini baby-boom. Or, depuis 2016, le nombre de naissances en Chine continentale ne cesse de dégringoler : l’an passé, le pays n’en a connu que 9 millions – deux fois moins qu’il y a sept ans. Plusieurs facteurs sont à l’œuvre : baisse du nombre de femmes en âge de procréer, perspectives économiques moroses, coût de l’éducation prohibitif… L’effet « Dragon » suffira-t-il à inverser la tendance ? Les experts (démographes, pas astrologues) en doutent, les jeunes Chinois étant moins superstitieux que leurs parents.

Il n’en est pas moins vrai que les natifs du Dragon (nés en 1904, 1916, 1928, 1940, 1952, 1964, 1976, 1988, 2000, 2012, 2024) sont souvent considérés comme des êtres chanceux, charismatiques, persévérants. En revanche, il leur arrive de se montrer impatients, têtus et arrogants.

Parmi les célèbres natifs du signe, on trouve bon nombre de figures et hommes politiques (Jeanne d’Arc, Martin Luther King, Che Guevara, François Mitterrand, Deng Xiaoping, Vladimir Poutine, Chen Jining, l’actuel secrétaire du Parti à Shanghai ou encore Liu Jianchao, pressenti futur ministre des Affaires étrangères…), d’acteurs et cinéastes (Chen Kaige, Maggie Cheung, Bruce Lee, Juliette Binoche…), et d’entrepreneurs (dont le plus célèbre d’entre eux, Jack Ma).

Selon la croyance, ceux dont le Dragon est le signe de naissance cette année (本命年, « běnmìngnián ») doivent porter chaque jour quelque chose de rouge (bracelet, chaussettes, sous-vêtements…) s’ils veulent se protéger des mauvais esprits… 2024 ne sera donc pas une année de tout repos pour eux, mais ils auront toutes les cartes en main pour dépasser les difficultés rencontrées.

Si le Dragon est en effet connu pour apporter son lot d’événements incontrôlables, faut-il pour autant s’attendre à une année « explosive » ? Si l’histoire peut servir de guide, lors de la dernière année du Dragon de bois, il y a soixante ans, le général de Gaulle a pris la décision de reconnaître diplomatiquement la Chine Populaire de Mao, faisant de la France l’un des premiers pays occidentaux (après la Suisse notamment, dès 1950) à reconnaitre Pékin au détriment de Formose. En pleine guerre froide, ce rapprochement franco-chinois a fait l’effet d’une « bombe politique ». Justement, toujours en 1964, la Chine a fait exploser sa première bombe atomique dans le désert du Taklamakan (Xinjiang), un exploit reconnu par le monde entier. Elle devenait ainsi le cinquième membre du « club nucléaire », avec les États-Unis, l’URSS, le Royaume-Uni et la France (tous membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU)… Quel point commun entre ces deux événements ? Malgré leur caractère « remuant », tous deux ont permis de poser les bases de quelque chose de positif à long terme (du moins pour la Chine). De quoi nous donner un aperçu de ce que le Dragon de bois nous réserve !

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