Géopolitique : La nouvelle carte de Chine jette une ombre sur l’Asie

La nouvelle carte de Chine jette une ombre sur l’Asie

Dans un message sur Twitter (interdit en Chine) le 28 août, le quotidien nationaliste Global Times, organe de presse quasi-officiel du Parti communiste chinois, pour légender la nouvelle carte qui sera utilisée comme modèle pour la diffusion de l’image physique du pays dans le monde et en Chine même, a écrit la phrase suivante : « L’édition 2023 de la carte standard de la Chine a été officiellement publiée lundi et lancée sur le site Internet du service de carte standard hébergé par le ministère des Ressources naturelles. Cette carte est établie sur la base de la méthode de dessin des frontières nationales de la Chine et de divers pays du monde. »

Si l’on regarde la carte en question, on remarquera que plusieurs territoires longtemps revendiqués mais non encore acquis se retrouvent validés comme étant déjà chinois sur cette nouvelle carte : parmi les territoires inclus dans l’édition mise à jour de la carte figurent l’État indien d’Arunachal Pradesh, revendiqué par la Chine comme partie sud du Tibet, et l’Aksai Chin, l’extension nord du Ladakh occupée par la Chine depuis la fin de la guerre sino-indienne de 1962. Une autre caractéristique de la carte est la présence d’une « ligne à dix traits » (et non plus neuf) autour de la mer de Chine méridionale (neuf traits) et de l’île entière de Taïwan (le dixième trait), qui comprend également plusieurs petites surfaces rocheuses (« îlots ») revendiqués par les différents pays riverains d’Asie du Sud-Est comme le Vietnam, les Philippines, Brunei, la Malaisie et l’Indonésie, mais aussi l’île de Bolchoï Ussuriysky, partagée entre la Chine et la Russie grâce à un accord signé en 2004 et finalisé en 2008 après plus d’un siècle de différends.

Autrement dit, la Chine avec sa nouvelle carte semble vouloir se mettre volontairement l’ensemble de ses voisins à dos dans une étrange « anti-diplomatie » qui est devenue un peu la marque de fabrique du « sharp power » chinois depuis Xi Jinping. Les réactions ont donc été rapides et vives. L’Inde a été la première à se plaindre en déposant une « vive protestation » par la voix du ministre indien des Affaires étrangères, Arindam Bagchi. Le ministère malaisien des Affaires étrangères a également rejeté les « revendications unilatérales » de la Chine. Son homologue philippin a déclaré que la carte est « la dernière tentative visant à légitimer la prétendue souveraineté et juridiction de la Chine sur les caractéristiques et les zones maritimes des Philippines (et) n’a aucun fondement en vertu du droit international ». Taipei a également critiqué la nouvelle carte en rappelant que Taïwan n’avait jamais été gouvernée par la République Populaire de Chine.

On pourra opposer à cette carte, celle émise par le Japon en 2021, qui a « heurté la sensibilité de tous les Chinois », puisqu’elle n’offrait qu’une description objective du territoire (c’est-à-dire qu’elle ne comprenait ni une partie de l’Inde, ni Taïwan, ni la mer de Chine du Sud).

Les cartes ont toujours été des objets non seulement de pouvoir mais aussi de projection sur le monde : en Chine particulièrement, lié sans doute aux origines divinatoires du langage, la description du « réel » a souvent été une manière de lui imposer notre vision imaginaire. L’idée est qu’en décrivant les choses telles qu’on voudrait qu’elles soient, cela leur permettra de devenir effectivement telles. Cette vision du monde qu’on appelle en psychologie anthropologique « pensée magique » est fondamentale pour comprendre la Chine. Si dire le réel est si difficile en Chine (que ce soit au niveau historique, économique, démographique, politique ou social), voire devenu impossible tant les conséquences pénales sont terribles pour qui s’y risque, c’est parce que le réel est vu comme un obstacle passager que l’on doit oublier pour se concentrer sur ce que l’on veut en obtenir, selon une longue tradition magico-politique qui survit hélas jusqu’à aujourd’hui…

Le plus triste étant que cette nouvelle carte fera aussi partie de l’éducation nationale et de l’apprentissage du chinois : si l’invention de la carte ne transformera jamais la réalité du territoire, elle sera pourtant en mesure de changer la cartographie mentale des esprits non prévenus. Car, derrière la carte s’étend l’ombre d’un désir : la volonté néo-impérialiste de revenir à la Chine des Qing (cf. carte), actant ainsi de la transformation dynastique du Parti communiste chinois.

Par Jean-Yves Heurtebise

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