Politique : Une seconde vie pour Wang Huning ?

Par Alex Payette, analyste politique

Du 4 au 16 août s’est tenu le conclave balnéaire du Parti Communiste à Beidaihe (Hebei), en bordure de mer de Bohai, sommet devant fixer les orientations économiques et politiques des 12 mois à venir entre membres du Bureau Politique, du Conseil d’Etat, secondés cette année par 62 experts.

Depuis 2002, en cette instance, un homme joue en arrière-plan un rôle essentiel d’éminence grise : Wang Huning, membre du Comité Permanent, pape de la propagande. Concepteur  fécond, on lui prête  les concepts du « soft power » chinois, des « trois représentativités » de Jiang Zemin, du « développement scientifique » de Hu Jintao, du « rêve de Chine » de Xi Jinping. Son doigté politique lui permit de se maintenir durant trois législatures, aux côtés des trois chefs de l’État successifs.

Et pourtant, le temps s’est récemment couvert pour Wang : non content de disparaître six semaines de la vie publique, il manqua Beidaihe, remplacé par Chen Xi – membre du Bureau Politique, ex-secrétaire du Parti à l’Université Tsinghua et à l’association nationale des Sciences et technologies, vice-ministre de l’Éducation et surtout, ancien camarade de classe de Xi Jinping. Lors des grands remaniements de 2017, Chen avait été choisi pour relayer Zhao Leji à la tête du tout puissant département de l’Organisation. À Beidaihe, il était secondé par Hu Chunhua, vice-premier ministre et ex-candidat au pouvoir suprême.

Que s’est-il passé ? Quoique adoubé par Xi Jinping, Wang Huning  a d’abord été recruté par l’ancien Président Jiang Zemin. Son passé au sein de la « bande de Shanghai » lui colle à la peau. Depuis qu’il co-dirige avec Li Keqiang et Han Zheng la Commission centrale de reformes compréhensives, création de Xi en mars 2018, Wang fait profil bas. Il n’a pas quitté le pays depuis 2017, et il manquait même à la conférence du 12 juillet, sur le thème « construc-tion / consolidation politique du Parti » (党的政治建设), un sujet qui était le sien, en tant que  directeur du Bureau central de recherches politiques, l’organe qui prépare, influence les tournants idéologiques. Wang n’en fut pas moins remplacé par Ding Xuexiang, directeur du Bureau des Affaires générales du Président Xi et un de ses confidents.

D’autres motifs aux ennuis de Wang Huning sont cités par la rumeur : il en aurait trop fait dans la glorification de Xi, et dans une curieuse réhabilitation d’anciens gauchistes (cf un article du 11 juillet de Xinhua, critiquant Hua Guofeng). Il s’est fait mal voir de l’opinion par  lui reproche le plus, aura été sa surenchère du « retour aux sources » Marxistes-Léninistes depuis le 19e Congrès, mal vécue d’une opinion qui espérait en savoir plus sur l’avenir des réformes dans un contexte de crise.

Mais surtout, il aurait poussé un peu loin le message propagandiste d’« une nation puissante », la glorification des avancées technologiques du pays, exacerbant ainsi le conflit commercial avec les États-Unis. Une maladresse qui fut source de tensions au sein du Parti, mais aussi d’une partie de l’opinion. Ce faisant, Wang semble avoir mal interprété la sévérité du conflit ainsi que l’attitude de Donal Trump vis-à-vis la Chine. Ce qui est majeur lorsque l’on est à la tête du plus important think tank de la Chine. Il aurait pour excuse que depuis G. Bush Sr, tous les Présidents américains ont connu à leurs débuts une phase de confrontation avec la Chine, avant d’en finir en des accommodements largement en faveur de l’empire du Milieu…

Faut-il seulement pointer du doigt Wang Huning ? Probablement pas. Il demeure l’une des seules figures du Bureau Politique à ne pas avoir d’expérience « pratique » (contrairement aux figures plus pragmatiques comme Wang Qishan, Hu Chunhua, Liu He ou Wang Yang). Malgré tout, à la surprise générale, y compris de celle des observateurs taiwanais, Wang Huning a survécu à la tourmente. Il réapparaît sous les plus solides auspices les 21-22 août, à la conférence quinquennale idéologique, en présence d’une majorité du Bureau Politique et de Xi en personne, qui prononça le discours d’ouverture. La page est tournée !

En effet, Xi garde un respect profond pour le concepteur, dont il ne peut se passer pour piloter le Parti. Ses publications de 1994, « La logique de la politique : principe de la science politique marxiste » et « La vie politique » (1994) sont le socle théorique de deux des principales pratiques de l’ère Xi Jinping, la gouvernance par le biais des lois (par opposition avec « l’Etat de droit »), et la campagne anti-corruption.
Tout ceci permettant de supposer que Wang a bien été confronté au sommet à ces critiques internes, et qu’il en est sorti – indemne, mais affaibli.

Juste après Beidaihe, le 21 août, Xi place Xu Lin 徐麟 (ex-allié de Shanghai) à la tête du bureau de l’Information du Conseil d’État et de l’unité du Comité Central pour la propagande. Le 28 août, il place Zhuang Rongwen 庄荣文 (ex-allié du Fujian) à la direction du cyberespace,  restructurant ainsi le système de l’information et de la propagande, occupé jusqu’alors par des lieutenants de Jiang Zemin et de Liu Yunshan. Parallèlement, sont répétées les consignes de priorité aux pensées de Xi, ce qui peut exprimer une certaine insatisfaction envers le travail de Wang Huning.

Toutes ces consignes et nominations pouvant marquer (sous réserve d’inventaire) les nouvelles prérogatives de Wang : abandonnant l’influence sur la nation, pour se concentrer sur celle sur le  Parti, sous la stricte supervision de l’omni-Président.

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