Editorial : Un front imprévu

Depuis deux semaines, le Président D. Trump fait feu de tout bois contre la Chine. L’escalade débutait le 10 mai par une salve douanière, portant à 25% les tarifs sur 200 milliards de $ d’importations chinoises. De telles taxes pourraient être étendues aux produits chinois encore indemnes, pour 325 milliards de $, « d’ici 30 à 45 jours » selon Steven Mnuchin, Secrétaire au Trésor. Pékin répliquait en 72 heures, portant au 1er juin à 25% ses taxes sur 60 milliards de $ de biens made in USA.

Le Département du Commerce inscrivit alors Huawei sur sa liste des firmes astreintes à licence pour l’achat de composants et logiciels américainS, sans lesquels le groupe de Shenzhen aura du mal à vivre. La liste noire pourrait être étendue à cinq « licornes » dont celles de systèmes de vidéosurveillance (Hikvision), reconnaissance vocale (iFlytek) ou faciale (Megvii). De même pour les drones civils chinois désignés le 20 mai comme « risque potentiel de collecte de données ». Aucun nom n’était cité, mais le leader chinois DJI, – 70 % du marché mondial – était évidemment visé.

Pas par hasard, ces firmes technologiques se trouvent toutes être n°1 dans leur domaine, et D. Trump ne prenait pas la peine de dissimuler sa stratégie : « Voir la Chine passer n°1 mondial ? Pas sous ma gouverne… », affirma-t-il le 19 mai.

Dans le même registre, le Comité américain aux investissements étrangers mettait en demeure dès mars le groupe pékinois Kunlun, nouveau propriétaire de l’application américaine de rencontres gay Grindr, de la revendre avant l’été 2020 pour « raison de sécurité nationale ». Grindr aurait pu collecter les données intimes de hauts cadres politiques américains, à des fins de chantage…

Au-delà des domaines politiques et commerciaux, une pression nouvelle se prépare, en matière militaire, avec cette loi discutée au Sénat par les deux Partis, destinée à saisir les actifs aux Etats-Unis de firmes impliquées dans des « activités illégales chinoises en mer de Chine du Sud, contestées par un ou plusieurs membres de l’ASEAN et menaçant la paix et la stabilité de la région ».

Le but de toutes ces manœuvres est transparent : forcer Xi Jinping à se plier aux exigences de Trump.

Mais la Chine n’aurait-elle pas d’autres mesures de rétorsions pour mettre à mal l’économie américaine ? Presque toutes les exportations américaines ont déjà été taxées. Pékin pourrait toujours brader massivement ses bons du Trésor US, provoquant ainsi l’effondrement du billet vert ou dévaluer son yuan pour gommer l’effet des taxes. Toutefois toutes ces contre-offensives comportent des risques de dérapage hors contrôle…

Vu sous cet angle, la visite de Xi Jinping à Yudu (Jiangxi) le 21 mai, accompagné de son fidèle négociateur Liu He, portait un double sens : c’était une importante base d’extraction de terres rares, nerf de la guerre de nombreuses filières industrielles, dont la Chine détient 70% des réserves. Pékin pourrait donc envisager d’en restreindre les exportations. C’était aussi le point de départ de la « Longue Marche » de Mao en 1934. Sur un ton martial, Xi préparait l’opinion à s’enfoncer dans une guerre de tranchées : « nous nous embarquons dans une nouvelle longue marche ».

Xi Jinping se trouve donc dans une situation délicate. Pas question d’aggraver la situation avec les Etats-Unis, ni de hisser le drapeau blanc. Ce serait perdre la face et écorner son image de leader fort et visionnaire.

Pire, deux épidémies viennent lui compliquer la tâche. L’une de fièvre porcine (ASF) désormais présente sur tout le territoire, qui va faire perdre au pays un tiers de ses réserves. L’autre vient de la chenille légionnaire d’automne (FAW), débarquée de Birmanie en janvier, qui infeste les plants de maïs, riz, sorgho, canne à sucre de 14 provinces du Sud et atteindra le Nord du pays d’ici l’été. Ces fléaux fragilisent l’autonomie alimentaire de la Chine et tombent au pire moment, alors que Pékin taxe les importations de porc, soja et maïs américain… Tout ceci confirme une constante de la géostratégie chinoise : les plus grands dangers pour la Chine résident dans l’imprévu, l’impondérable.

Avez-vous aimé cet article ?
Note des lecteurs:
2.65/5
17 de Votes
1 Commentaire
  1. severy

    Très bon article.
    Soyons juste. Les États-unis espionnent tout le monde par l’intermédiaire des firmes américaines impliquées dans l’industrie des ordinateurs et des smartphones connectés en permanence à l’Internet. Les Chinois veulent leur part du gâteau dans cette vaste entreprise d’espionnage et de propagande à l’échelle mondiale. Un compromis doit être trouvé qui concerne la 5G et qui devrait être basé sur des accords, des règlements et des lois décidés internationalement. Pas facile mais c’est le seul moyen de protéger le consommateur où qu’il soit. Ce qu’il convient d’éviter avant tout, c’est que l’utilisateur de la 5G ne devienne le dindon de la farce numérique.

Ecrire un commentaire