Petit Peuple : Yueqing (Zhejiang) – L’ultime preuve d’amour (1ère partie)

En décembre 2018, dans son Zhejiang natal, Mme Chen, 33 ans, aurait pu considérer son existence comme un modèle de réussite. Elle avait Lu Jiaying, son mari plutôt bel homme, travailleur et fidèle, Huang leur fils de 11 ans, bien élevé et qui marchait bien en classe, le trois-pièces qu’ils habitaient au bord d’un canal au cœur de Yueqing, villégiature ni trop grande ni trop petite entre mer et montagne, 500.000 habitants en banlieue de Wenzhou.

Mais sa félicité était gâchée par le poison d’une impécuniosité permanente. Infirmière à l’hôpital local, Chen avait des horaires trop chargés pour faire des soins à domicile – manière de compléter son maigre salaire. Ses rares moments libres, elle les réservait à la maison pour faire le ménage, préparer les repas. Il lui fallait aussi faire répéter ses leçons au petit Huang, lui faire faire ses devoirs de maths, tout en tentant péniblement de se remémorer ses bribes de cours de 20 ans en arrière.

Quant à son mari, Lu Jiaying, instituteur dans une école privée, il était lui aussi sur occupé par la préparation de ses cours, « étant en charge d’une classe de collège. Les enfants, disait-il, réussiraient si les cours étaient bien faits, donnés toujours avec toute son énergie. Prenant très à cœur sa mission éducative, il ne supportait pas de voir dans sa classe des élèves décrocher, prendre du retard, se retrouver derniers, recalés en fin d’année : un tel résultat eût été pour lui un aveu d’échec, d’égoïsme même. Il fallait que tous réussissent, « yī   bùnéng shǎo  » (一个不能少, « pas un seul ne doit manquer »). Peu importait si pour ce faire, Lu devait s’épuiser à faire des cours de rattrapage, sans même se faire payer : les élèves étaient soit nécessiteux, soit dotés de parents astucieux qui savaient faire vibrer la corde altruiste du maître. Mais en attendant, la générosité de Lu se payait cash : on ne voyait pas toutes les semaines de la viande à table du professeur. On roulait en voiture, certes, mais dans une minable caisse à savon jaunâtre. Les téléphones portables étaient de petite marque et de seconde main. Et si petit-Huang avait sa place dans les voyages scolaires, c’était uniquement parce que son père était accompagnateur bénévole, dispensé à ce titre de payer la contribution du petit.

Mais le plus gros nuage noir sur le foyer, tenait en ces 7000 yuans de loyer en souffrance, impayé accumulé depuis un an, que l’agent immobilier venait réclamer chaque semaine. Si d’ici le « chunjie », nouvel an chinois, l’arriéré n’était pas réglé, la procédure d’expulsion serait engagée – Lu allait devoir choisir, gagner plus ou déménager. Chez San Mao Dichan (nom de l’avaricieuse compagnie), on n’avait pas vocation à subventionner les impécunieux, et moins encore (ajoutait un rien perfidement l’agent), les profs incapables de piocher dans la mine d’or qu’ils avaient devant eux. Car c’était notoire, pour peu qu’ils sachent y faire, tous les membres du corps enseignant étaient potentiellement riches.

Les reproches du créancier mettaient Chen en fureur : elle ne supportait plus le flegme avec lequel son mari les accueillait – comme s’il pouvait se permettre de faire son généreux avec la terre entière, oubliant sa famille ! Le soir de l’ultimatum, Chen attendit que son fils soit au lit pour lui faire une scène, déterminée à l’arracher à son maudit monde romantique où l’argent n’avait pas place. Lu devait séance tenante mettre fin à ses cours gratuits. Comme tous ses collègues, il devait les facturer 100 yuans de l’heure, pas un de moins ! Et pour commencer, il devait se faire porter malade à son école, et forcer ses 28 élèves à venir s’entasser chez eux à 300 yuans le week-end, pour rattraper le programme. Ils n’auraient pas le choix, s’ils voulaient passer en classe supérieure. Et Lu, avec double revenu, pourrait enfin tirer son foyer de sa mauvaise passe.

Déchiré, Lu tenta de se justifier une dernière fois. A force de maintenir ses résultats scolaires au firmament, il allait bien finir par décrocher une prime, en reconnaissance de ses performances. Une médaille nationale l’attendait, le proviseur la lui faisait miroiter depuis des lustres, avec à la clé une promotion comme directeur adjoint, à 450 yuans de plus par mois. Il suffisait d’être patient…

Chen l’interrompit d’un rire caustique, presque cruel, qui n’était pas vraiment dans sa nature – mais il faut la comprendre. À bout, elle ne voulait plus entendre parler d’autre attente jusqu’aux calendes grecques.  C’était maintenant qu’il fallait prendre ses responsabilités, devenir adulte. C’était une question d’amour, rien moins, s’écria-t-elle en verve rageuse. Qu’aimait-il le plus, sa femme et son fils, ou ses chimères ? S’il continuait à rêvasser comme depuis toujours, elle tirerait les conclusions qui s’imposeraient. Et Chen se leva pour se retirer dans la chambre, avec des allures de reine offensée.

Pour autant, la question qu’elle lui posait, était justifiée. Lu le ressentait bien – mais malgré tout, sans pouvoir lui céder. Non par orgueil machiste, mais s’il trahissait le serment intime de sa jeunesse, de demeurer toute sa vie au service de la jeunesse, de la nation, comment aurait-il pu se regarder dans le miroir ?

Entendons-nous bien : quoique furieuse, Chen vouait toujours à son époux une admiration et une fidélité admirative, autant qu’au premier jour. Mais droite et honnête vis-à-vis d’elle-même, elle devait à présent trouver réponse à sa question : si aux yeux de mari, elle comptait moins que ses idéaux issus des jeunesses communistes, il serait temps pour elle d’aller refaire sa vie ailleurs !

Sur cette scène orageuse, quel moyen Chen va-t-elle imaginer pour éteindre ses doutes, et tirer son couple de cette mauvaise passe ? On le saura dès la semaine prochaine !

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1 Commentaire
  1. severy

    J’espère que la vaillante Chen ne sera pas réduite à gagner son bol de riz à la sueur du nombril.

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