Architecture - Urbanisme : Quand la Chine déclinera

Quand la Chine déclinera

Après avoir en quelques décennies logé, nourri et employé des centaines de millions de migrants des villages, les villes chinoises voient sonner l’heure des comptes : comment au juste vieillissent leurs quartiers, leurs murs construits trop vite ? Et leurs habitants, sont-ils toujours là ? Toujours plus nombreux ? Long Ying, avec son équipe d’urbanistes du Beijing City Lab (Université Tsinghua, Pékin) a cherché la réponse dans l’imagerie satellitaire de 3300 villes, entre 2013 et 2016 chaque nuit, leur degré d’éclairage permettant d’évaluer l’évolution de leur occupation.

Le résultat pose une énigme : en ces quatre années, 28% des zones étudiées, 928 villes ont vu leur population régresser. En terme de déclin urbain, c’est le taux le plus rapide du monde, et il dément complètement la tendance qui prévalait de 2000 à 2012 dans les villes chinoises.

Une raison logique à ce reflux tient à la baisse de natalité, au planning familial qui a évité au pays 200 millions de naissances à partir des années 70. Ont aussi joué les « 30 Glorieuses » années de prospérité : les enfants uniques de la jeune génération ont perdu le goût de concevoir des héritiers, préférant s’enrichir et jouir de la vie.

Une autre raison à la décroissance urbaine est le déclin économique : dans des villes houillères, telle Hegang (Heilongjiang), où une fois la mine épuisée, les habitants migrent sous d’autres cieux. De même, à Yiwu (Zheqiang), la ville-vitrine commerciale pour étrangers en plein boom dans les années 2000, détrônée aujourd’hui par le commerce en ligne, végète et rapetisse.

Ce qui frappe surtout le professeur Long Ying, est la cécité universelle des mairies à leur propre déclin. Leurs bureaux d’architectes continuent à projeter des infrastructures mastodontesques, parcs industriels, nœuds autoroutiers, villes satellites, comme si la croissance était là à jamais. Sur 80 cités détaillées dans la « ceinture de rouille » du Dongbei, 45 continuaient à parier sur l’expansion, contre toute évidence. Interrogés, 90% des architectes auteurs des plans, admettaient agir sous pression de leur mairie, sur la base de bilans statistiques exagérément optimistes et notoirement trafiqués. Ceci permet de remonter à l’origine de ce mécanisme pervers : la principale ressource budgétaire des communes, réside dans la vente de terrains aux promoteurs ! 

L’exemple en est à Canton la fin du gigantesque parc textile Zhongda, annoncée fin février, pour laisser place à un parc industriel d’intelligence artificielle de la future Région Grande Baie (Greater Bay area), conçue pour interconnecter Hong Kong, Macao et huit conurbations du Guangdong côtier. Zhongda, sur 5km² en banlieue nord, c’est une cinquantaine de marchés textiles, d’usines et de négoces qui produisent ensemble et exportent 100.000 variétés de textiles et de vêtements. Son attraction dépasse la province pour s’étendre sur ses voisines. Ses 30.000 PME occupent 100.000 travailleurs au bas mot, en comptant l’ouvrage distribué « à façon » dans les foyers.

Or, la municipalité veut changer de modèle de business. Montant dans l’échelle de valeur, elle veut créer une énième Silicon Valley, après celles de Shenzhen et de Zhongguancun (Pékin). Tout ce petit monde doit donc partir, se réinstaller 100km plus au nord, à Qingyuan. Mais, craignent ses acteurs, tout le monde n’y survivra pas. D’abord, parce que les aides au relogement, pas encore annoncées, risquent d’être maigres –Qingyuan n’est pas dans le périmètre de la « Grande baie », donc hors du radar des subventions. Car comme l’explique He Runzu, opérateur du marché, le nouvel emplacement va faire perdre au complexe ses deux atouts principaux : la vitesse de production et la faiblesse des coûts de transport. A 100km de Canton, Zhongda paiera le double ou triple en frais de camion, tout en perdant en délai de livraison.

Aussi, sans attendre, des opérateurs tels Liu Yi, le fondateur de Ebudaowei.cn, tentent de s’exporter vers Dakha (Bangladesh), pour anticiper la demande.

Pour de telles raisons, les urbanistes du Beijing City Lab voient un haut risque dans l’obstination « volontariste » du pari sur la croissance. Si une erreur est commise, elle sera dure à rattraper : une ville qui se vide est plus difficile à gérer que celle qui se remplit. Elle devra gérer une forte population du 3ème âge, un parc immobilier improductif (des tours de béton qui coûtent plus cher à abattre qu’un quartier insalubre) ! Même la bataille pour attirer les talents –ceux-là mêmes indispensables aux parcs d’intelligence artificielle– sera remportée par les villes en croissance, pas par celles qui se vident…

Comme si ces défis ne suffisaient pas aux villes chinoises, un autre se profile : en même temps que se tasse l’économie, déprimant les recettes fiscales, apparaissent les nouveaux règlements environnementaux, non (ou pas assez) assortis de subventions. Il faut arrêter de polluer, et une « armée » de police « verte » surgit, équipée de drones renifleurs, prête à attraper les industriels fraudeurs. Le plan est d’éradiquer toutes les usines « zombie » d’ici 2020. Des millions d’emplois sont en jeu. Ce sujet a été l’un des thèmes des deux Assemblées qui vient de s’achever. Xi Jinping y disait que « nous ne devons pas sacrifier l’environnement au profit de la relance économique ». Pei Chunliang, édile du Henan, lui fit un écho inversé : « nous ne pouvons pas arrêter ou freiner la construction économique, sous prétexte de protection de l’eau ou de l’air ». Ici, clairement, entre niveau central et base, les intérêts et les mots d’ordre prennent des directions opposées à 180° ! 

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1 Commentaire
  1. severy

    « Il ne faut point sacrifier l’environnement au nom de la reprise. » Reste encore à voir si Xi Jinping est sincère – et on espère qu’il l’est.

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