Politique : Stratégies de survie

La surprise de la rentrée est venue de l’annonce de Jack Ma 马云, fondateur d’Alibaba, le 1er groupe commercial de Chine. Pour ses 54 ans (10 septembre), il se donnait un an pour laisser les rênes à son n°2 Daniel Zhang, l’inventeur de la « fête des célibataires » du 11/11 et du « commerce phygital » (physique et digital). A cette décision inattendue pour un homme dans la force de l’âge, Ma donne quatre raisons : 

1° Il préfère mourir « à la plage, plutôt qu’au bureau » ;

2° Pesant 420 milliards de $, Alibaba doit changer de structure et passer d’une organisation pyramidale à une multipolaire, plus adaptée aux temps présents ;

3° Jack Ma veut faire dans la philanthropie – une de ses passions, inspirée par sa jeunesse pauvre et le modèle de Bill Gates. Variante, il veut retourner à l’enseignement, son métier d’origine ;

4° Sans enfant, Jack Ma ne peut attendre ses 90 ans pour léguer son empire, comme l’a fait le hongkongais Li Ka-shing.

Cependant, le doute plane chez les observateurs. Ces raisons avancées pourraient masquer que depuis un an, 5 à 6 magnats ont été inquiétés, tandis que l’Etat augmente le contrôle des organes directionnels des consortia privés. Or à ces incertitudes intérieures viennent s’ajouter celles internationales, le bras de fer commercial avec D. Trump… Bilan, la pression actuelle peut avoir encouragé Jack Ma à accélérer son passage de flambeau.

Depuis juin, en tout cas, on assiste à un resserrement du carcan règlementaire du privé : toute firme cotée en Bourse doit ouvrir une cellule du Parti et inscrire dans sa charte, des normes sur le « travail d’édification du Parti ». Le 31 août, le Bureau de l’ANP votait la loi du e-commerce, introduisant au 1er janvier 2019 la taxation des plateformes et de leurs vendeurs, ainsi qu’un mécanisme de licence. Certes, c’était nécessaire pour mettre à égalité le commerce digital avec son rival conventionnel. Mais le nouveau harnais offre aussi loisir à l’Etat de ponctionner les profits du privé : les millions d’emplois de la vente en ligne sont en jeu, tels ceux des « villages Taobao », opportunité pour le monde rural. Mais une fois taxés selon le taux unifié, il est à craindre que tous ne survivent pas.

  De même en 2019, la redevance patronale aux assurances sociales sera prélevée par le Bureau des taxes, et non plus la Sécurité sociale : le résultat attendu sera l’alourdissement du coût du travail, surtout pour les PME.

Or pour Zhang Lin, du Unirule Institute of Economics (think-tank privé, Pékin), ces mesures permettront à l’Etat de poursuivre les dépenses d’infrastructures et le désendettement des conglomérats publics. Il s’agirait d’une de ses armes dans le conflit commercial avec les USA. Le régime espérerait gagner ce bras de fer par la capacité des citoyens (vantée en boucle dans les médias) d’« accepter la souffrance dans leur vie privée, partager l’épreuve avec l’Etat », littéralement « manger l’amertume » (chīkǔ, 吃苦).

L’analyse frappe plus encore, en décrivant un second objectif, nettement plus idéologique : tirer prétexte de la guerre commerciale avec les Etats-Unis pour briser la classe moyenne des 100 à 300 millions de Chinois aisés. Souvent fascinée par l’American way of life, cette couche sociale serait considérée en haut lieu comme une menace (tôt ou tard) à la pérennité du modèle de gouvernance du pays, et de son économie dirigée. L’offensive de Trump serait donc perçue comme une occasion inespérée pour le Parti de reprendre en main cette génération enrichie, en lui « coupant les vivres », et en « nettoyant » sa « pensée libérale » par une censure renforcée, davantage de « contrôles sur l’information, les fortunes et toute activité économique ». Coïncidence : le South China Morning Post, quotidien hongkongais qui a publié l’analyse de Zhang Lin, est propriété d’Alibaba. Sous cette perspective, cette opinion pourrait peut-être partagée par celle du patron démissionnaire.

En face, Pékin conserve un optimisme à toute épreuve. Zhou Xiaochuan, l’ex-gouverneur de la Banque Centrale spécule que la Chine, « bien armée », ne perdrait en ce conflit qu’ «un demi-point de croissance ».

Mais cette prédiction est-elle un fait, ou un vœu pieux ? Le 13 septembre, Trump à la Maison Blanche, déclenche la seconde salve des 200 milliards de produits à taxer à 25% : de façon imminente, 50% de l’export chinois va être taxé, c’est-à-dire perdu. Le groupe bancaire JPMorgan a déjà fait ses propres estimations des contre-mesures de la Chine (un yuan dévalué de 5% et des taxes chinoises de même montant). Il prédit aussi la perte de 700 000 emplois chinois. Trump maintient aussi sa menace de taxes à 25% sur 267 milliards de $ d’export chinois supplémentaires (en l’occurrence, sur 100% des livraisons chinoises) : sous ce cas d’espèce, JPMorgan prédit alors une dévaluation du yuan de 12%, et l‘élimination de 900.000 emplois chinois. Mais surtout, la Chine devrait voir s’envoler 332 milliards de $  de ses réserves en devises—10% du total…

De manière intéressante, l’économiste He Qinglian prédit une autre manière pour l’Etat de résister au bras de fer yankee. Se trouvant face à un nombre de risques systémiques financiers (les mauvaises dettes bancaires, la faillite endémique des provinces, celle des groupes publics…), et dans l’impossibilité de parer à tous en même temps, Pékin se serait décidé à tolérer la « démolition contrôlée » d’une de ses  positions financières les plus fragiles, celle des plateformes de prêt en ligne P2P, considérée comme un moindre mal. En effet, le marché P2P pèse 1300 milliards de ¥, soit 0,5% de sa finance globale (252.000 milliards). D’ampleur limitée, les effets de sa disparition resteraient donc contrôlables par le régime –ils permettraient de relâcher la pression sur la finance chinoise, à une phase critique du conflit commercial sino-US.

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