Géopolitique : La Chine face au nouveau « partenariat stratégique global » entre Etats-Unis et Vietnam 

La Chine face au nouveau « partenariat stratégique global » entre Etats-Unis et Vietnam 

« Un moment historique ». C’est ainsi que le Président américain Joe Biden a qualifié sa visite officielle au Vietnam. A Hanoï, le 10 septembre, le locataire de la Maison Blanche a rencontré le Secrétaire général du Comité central du Parti communiste vietnamien, Nguyen Phu Trong, avec lequel il a salué une nouvelle phase de coopération et d’amitié bilatérale en élevant les relations de leurs nations au rang de « partenariat stratégique global » (comprehensive strategic partnership). Les deux pays, qui étaient dans un « partenariat global », ont ainsi décidé de « sauter » le niveau intermédiaire du « partenariat stratégique » pour passer directement au niveau du « partenariat stratégique global ».

Le renforcement de leurs relations en l’espace de 10 ans est remarquable quand on connaît l’histoire de violence qui a « uni » les deux pays. La guerre du Vietnam dura 20 ans de novembre 1955 à avril 1975 et induisit un énorme tribut humain : le nombre de soldats et de civils vietnamiens tués varient entre 966 000 et 3 millions. A cela s’ajoutent environ 300 000 Cambodgiens, 40 000 Laotiens et 58 220 militaires américains.

Comme le dit le communiqué de la Maison Blanche : « Au cours des dix années écoulées depuis que le président Truong Tan Sang et le président Barack Obama ont formé le partenariat global entre le Vietnam et les États-Unis [en 2013], les deux pays ont réalisé des progrès remarquables dans l’amélioration de la compréhension mutuelle, l’instauration de la confiance mutuelle et le renforcement de la coopération dans tous les domaines du partenariat global. »

Qu’est-ce qu’un partenariat stratégique global plus précisément ? C’est une relation de coopération de haut niveau entre deux pays, qui implique un large éventail de collaboration dans divers domaines. Le terme « global » indique que le partenariat couvre de multiples dimensions et secteurs et, dans le contexte des relations internationales, implique des accords dans les domaines du commerce, de la défense, de la technologie, de la recherche, de la protection de l’environnement, et des échanges culturels. Le partenariat vise à créer un cadre de coopération à long terme, souvent en mettant l’accent sur des valeurs partagées, la confiance et des objectifs communs.

Ce « comprehensive strategic partnership » entre les Etats-Unis et le Vietnam illustre tous ces aspects. Parmi les éléments clefs du partenariat, on peut noter, tout d’abord, un nouveau partenariat dans le domaine des semi-conducteurs pour soutenir des chaînes d’approvisionnement résilientes et un accord scientifique et technologique pour la recherche. Ensuite, l’expansion du commerce agricole et un projet USAID visant à renforcer la résilience climatique des économies traditionnelles basées sur l’agriculture du delta du Mékong. Enfin, des dispositifs pour continuer à panser les plaies de la guerre : l’assainissement des dioxines dans la zone de la base aérienne de Bien Hoa, des programmes de santé et de services sociaux pour les personnes handicapées dans les provinces Bac Lieu et Ça Mau.

Ce partenariat stratégique et à visée géopolitique se place lui-même dans un contexte économique global bouleversé par la guerre commerciale et technologique entre les Etats-Unis et la Chine depuis le gouvernement Trump et par la crise sanitaire du Covid-19 entre 2020 et 2022. Les flux commerciaux mondiaux sont en train d’être remodelés à un rythme rapide, la relocalisation (reshoring) diminuant désormais clairement la domination de la Chine dans les échanges commerciaux transpacifiques.

En ce qui concerne les États-Unis, les cinq dernières années ont vu une augmentation de 26 % des importations conteneurisées en provenance d’Asie. Cependant, parmi les 12 principales économies de la région, la Chine a enregistré la plus faible croissance de ces exportations, avec une augmentation de 7 %. Le Vietnam, quant à lui, a connu un taux de croissance de 156 % du commerce conteneurisé vers les États-Unis entre 2017 et 2022.

Une tendance similaire se dessine en termes d’importations. En 2018, 66 % de toutes les importations conteneurisées aux États-Unis en provenance d’Asie provenaient de Chine ; en 2022, ce chiffre est passé à 50%. Le Vietnam, lui, a doublé sa part passant de 6 % en 2018 à 12 % en 2022. De même, les investissements des entreprises étrangères en Chine sont tombés à leur plus bas niveau depuis près de deux décennies au cours du second semestre 2022. Ils se sont effondrés de 73 % sur un an. En revanche, le Vietnam a vu ses IDE augmenter de 61,2 % sur un an au cours des trois premiers mois de 2023. Bien sûr, le Vietnam a une population de 95 millions d’habitants qui est bien inférieure à celle de la Chine, qui en compte 1,4 milliard et la main-d’œuvre vietnamienne ne représente que 7 % de celle de la Chine. Hô Chi Minh-Ville ne peut traiter que 6,15 millions de conteneurs par an, ce qui est dérisoire en comparaison des 40 millions de conteneurs traités chaque année à Shanghai.

Cependant, aujourd’hui, commerce et géopolitique ne sont plus séparés : le volume et la quantité ne suffisent plus. A ce jeu, le Vietnam bénéficie d’une dynamique ascendante et d’une relation apaisée avec les Etats-Unis – et ce alors même que son régime politique est similaire à celui de la Chine. Dans un article du 11 septembre intitulé « La Chine confiante dans ses relations avec le Vietnam malgré l’élévation du partenariat avec les États-Unis » , le Global Times y voit une raison de croire que la similarité des régimes politiques est un élément constituant à la fois un obstacle à un véritable rapprochement avec Washington et une garantie pour la solidité des relations avec Pékin et conclut : « la différence idéologique constitue le problème structurel entre le Vietnam et Washington, et une relation stable et étroite avec la Chine est la clé du succès du socialisme dans le pays. » Pour autant, la diplomatie américaine marque indubitablement des points dans un pays clef qui sait jouer des relations tendues entre les deux géants.

Le fait que Biden a personnellement insisté lors du G20 sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’essayer de déclencher une « guerre froide » avec la Chine, et que les Etats-Unis « n’essayent pas de nuire à la Chine » est très utile diplomatiquement. Si cela ne convaincra guère Pékin, cela rassure les autres pays asiatiques et leur permet d’envisager de renforcer leurs liens avec les USA sans avoir à craindre nécessairement des représailles de la Chine.

Par Jean-Yves Heurtebise

Avez-vous aimé cet article ?
Note des lecteurs:
5/5
2 de Votes
1 Commentaire
  1. severy

    Reste à savoir si la Chine jouera de la carotte ou du bâton avec les pays situés dans sa zone d’influence.

Ecrire un commentaire