Petit Peuple : Shanghai : La renaissance de Li Shizhen

Shanghai : La renaissance de Li Shizhen
Le 20 mars à 18h à Pudong, Li Shizhen (nom d’emprunt) réalisa qu’il allait être confiné sine die dès le lendemain pour cause de Covid… Pour lui comme pour tout Shanghai, ce fut la panique. Vite, il se précipita au supermarché pour acheter de quoi se sustenter les semaines à venir. Mais il découvrit des rayons dévastés, vidés de leur offre habituelle de vivres de première nécessité. Tout ce qui restait était deux sacs éventrés, l’un de 5kg de farine à raviolis, l’autre de quelques pommes rougeâtres déjà un peu blettes. Prévoyant, Li les paya, sans même protester pour les dommages sur l’emballage.
 
Le lendemain à l’aube, Li put constater que les escouades anti-covid avaient fait diligence : sur sa porte, il trouva un boîtier électronique qui l’avertissait que toute sortie intempestive serait suivie d’une arrivée de sbires en scaphandre blanc, d’une réprimande et d’une amende salée. Au sol, il trouva un plateau chargé de vivres défraîchis, assez pour trois jours…
 
Aussitôt, il se mit à l’ouvrage. Dans un bol d’eau, il émietta un croûton de pain, pela une des pommes pour y plonger les pelures, posant le bol à sa fenêtre pour récupérer la tiédeur ambiante.
 
Il ne lui restait plus qu’à tuer le temps. Sur son sofa, il surfa sur la toile et échangea avec tous ses collègues, amis et proches, lançant sur WeChat des centaines de messages, comme autant de bouteilles à la mer. Mais bientôt, l’envie lui passa : il se rendit vite compte d’avoir épuisé la liste des choses qu’ils pouvaient se dire : handicapé par la perte de l’expérience immédiate du travail, il prenait alors acte de l’arrêt de la vie réelle, de la perte de ce qui faisait la richesse de sa vie d’avant la Covid.
 
Le soir, dans sa cuisine, il fut attiré par un effluve aigrelet : à la surface du bol, une mousse s’était formée – son levain était prêt ! Ajoutant la farine, il pétrit une boule légèrement salée, qu’il disposa dans un moule, protégée d’un linge humide, après en avoir prélevé une portion stockée au réfrigérateur, pour les prochaines fournées.
 
La nuit, il se coucha dans l’angoisse, presque sûr de devoir faire des cauchemars inspirés par sa situation misérable. Mais contre toute attente, il fut visité de rêves réconfortants qui lui parlaient de luxuriantes feuilles de philodendron, de fleurs et d’arbres tropicaux, sous les chants rauques de cacatoès. En filigrane dans ce rêve vert  apparaissait iridescent le nom de Li Shizhen, l’illustre botaniste de l’époque Ming, auteur du fameux traité antique de botanique de référence : Compendium de Materia Medica (本草綱目 běncǎo gāngmù). Il faut préciser ici que le héros de cette aventure, jusqu’alors, ne portait pas ce nom. Mais son rêve, à présent, lui donnait l’ordre irrationnel de l’ adopter comme nom de guerre à l’avenir – de s’incarner dans l’illustre personnage…
 
À son réveil, il constata que la pâte avait bien levé : dans un moule, il l’enfourna, pour obtenir une heure plus tard une belle miche à la croûte dorée. Avec ce pain, son petit stock de farine et son levain, il pourrait tenir des semaines sans mourir de faim !
 
À ce moment lui arriva une autre bonne nouvelle, au pas de sa porte, deux « cosmonautes » lui notifièrent qu’à compter de ce moment, les résidents pourraient se promener sur les 800m² de maigre jardin autour des tours !
 
Aussitôt, « Li Shizhen » se rua vers l’ascenseur. Encore habité du rêve de la nuit, il comptait se livrer à une cueillette de fleurs sauvages. Mais voilà qu’entre deux pins rabougris, il tomba sur une plante inconnue. De trois coupelles vertes à deux demi-coques, genre saint Jacques, émanaient une odeur douceâtre. Deux d’entre elles, entrouvertes montraient leur intérieur rouge capiteux, tandis que la troisième enserrait de ses cils une mouche agonisante.
 
Sur son smartphone, via une application botanique, il trouva le nom de la plante carnivore, Dionaea muscipula – attrape-mouche en chinois. Il crut alors deviner le sens de son rêve venu d’ailleurs, et la mission qui venait de lui être impartie : il devrait redécouvrir et répertorier ce monde végétal confiné comme lui-même, et décrire ses stratagèmes déployés pour survivre aux destructions de l’humanité.
 
Ébloui par cette perspective, il se mit à ratisser du regard  la propriété, en quête de plantes à recenser, y consacrant le meilleur de ses jours. Au 3 mai, en 43 jours, il avait découvert 22 espèces, qu’il répertoriait, décrivait, dessinait. Le 4 mai, il divisa le domaine en cinq zones logiques (pelouse, pieds de haies et de grands arbres, coins délaissés et parking), qu’il explora centimètre par centimètre. Au 7 mai, son herbier s’était enrichi à 43 espèces. Le 8, Li voyant s’épuiser sa mine verte, eut l’idée de monter sur le toit de sa tour, sur le dépôt de compost et autres espaces encore inexplorés. Là encore, ce fut comme aborder un continent nouveau de la planète, il identifia 15 espèces nouvelles ce jour-là, totalement inattendues, comme un coton sauvage, des jonquilles et des mûriers-ronces. Depuis longtemps, son application verte grand public ne suffisant plus, il fit appel à des sites web professionnels, tels la base nationale de données phytosanitaires ou celle des ressources en taxonomie. Le 16 mai, tomba la notification de la levée du confinement pour le 20, annonçant du même coup la fin de sa collecte. 
 
En 57 jours de réclusion, notre fin limier avait détecté 86 espèces distinctes de végétaux, entre astéracées, poacées, lamiacées et rubiacées. 43 étaient comestibles. Grand nombre d’entre elles, disparues de la table moderne, figuraient au Compendium de l’époque Ming, dont une grande partie en plantes médicinales. Six étaient légèrement toxiques, et sept invasives.
 
Pour Li Shizhen, se terminait cette exploration imprévue. Une mission qui, à travers les siècles, lui avait été dictée par un sage vieillard, père de la botanique de l’empire du Ciel. Mais pourquoi, dans cette aventure, avoir été choisi plutôt qu’un autre ? Sans doute parce que seul parmi 1000, il avait pensé, en sa réclusion, réinventer son pain et le faire, retournant ainsi aux origines du mariage entre un monde végétal domestiqué et l’espèce humaine. Pour ce trait de génie, les dieux et l’esprit de Li Shizhen avaient eu à cœur de le récompenser, tant il est vrai que « le ciel aide ceux qui s’aident » ( 自助者天助之, zìzhù zhě tiānzhù zhī ) !
 
Par Eric Meyer
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