Corées : Trump et Kim à Singapour—Le tournant de l’histoire

A Singapour, le 11 juin encore, nul n’imaginait comment se déroulerait la rencontre entre les Présidents D. Trump et Kim Jong-un, à la tête de pays techniquement en guerre depuis 70 ans, qui se traitaient de « fous » huit mois plus tôt. Tous deux avaient depuis lors semblé changer leur fusil d’épaule –mais ils étaient aussi réputés pour leurs esprits fantasques et leur propension aux sautes d’humeur. À sortir de sa tanière, Kim prenait un risque pour sa sécurité, et un autre en promettant le démantèlement de son arsenal nucléaire, qui était une assurance-vie pour son régime ! Or ce qu’on vit le 12 juin à Singapour dans le complexe hyper sécurisé de la Sentosa, fut un jeune nord-coréen décontracté et sans complexe, et une figure amicale, presque paternelle du Président américain.

A l’issue du sommet, les hommes cosignaient une déclaration majeure pour l’avenir. Trump promettait à Kim de préparer un traité de paix, et des garanties de sécurité pour son Etat stalinien. L’annonce ne fut pas bien perçue à Séoul (que Trump avait omis d’avertir), qui répliquait qu’une telle suspension « devait faire l’objet d’une concertation préalable » !

Mais Trump ne s’arrêtait pas là et adressait à Kim une invitation à la Maison Blanche, envisageait une visite à Pyongyang et des aides à la reconstruction. Il promettait le départ des 28.000 GI’s de Corée du Sud « mais pas pour tout de suite ». Et il suspendait même « immédiatement » les manœuvres annuelles américano-sud coréennes durant « la durée des palabres ».

Mais les concessions étaient unilatérales, non réciproquées par Kim qui n’apportait qu’une promesse de rapatrier « rapidement » les restes des soldats américains morts au champ d’honneur durant la guerre de Corée. Ce faisant, Kim permettait à la presse américaine de l’accuser de reculade, et d’exprimer son opposition à Trump et sa méfiance envers le petit dictateur qui « n’a jamais tenu une seule de ses promesses »…

Il faut rappeler l’histoire et les faits, qui sont têtus. En 1994, à l’initiative de Bill Clinton qui visait un règlement de cette vieille crise, son prédécesseur Jimmy Carter s’était rendu à Pyongyang négocier un accord de démantèlement du programme nucléaire, contre une fourniture par l’Occident d’une centrale conventionnelle et d’autres aides au développement. Mais juste après ce traité historique, arrivait à la Maison Blanche George Bush Jr. À l’unisson avec un lobby ultraconservateur républicain, il décidait de casser l’accord. Pour lui, la Corée du Nord n’était qu’un maillon d’un axe du mal. Du coup, Kim Jong-il, le despote de l’époque, n’avait d’autre choix que de reprendre sa course à l’arme nucléaire, ce que son fils achevait en 2017.

Dès lors, du point de vue du « pays du matin calme », tout accord signé avec les USA suscitait la méfiance au risque d’être considéré comme un chiffon de papier. Sauf si le signataire américain sortait loin de ses bases pour démontrer sa sincérité. C’est ce qu’a fait Trump, investissant sur l’avenir. M. Pompeo, son négociateur, rencontrait ses interlocuteurs sud-coréens et chinois les 14-15 juin. En l’absence de définition commune du travail de dénucléarisation, d’un inventaire-même des entrepôts, centres logistiques et de stockage, et du nombre des bombes, le Secrétaire américain espère voir l’essentiel du décommissionnement terminé fin 2020.

Suite au sommet à Singapour, Wang Yi, ministre chinois des Affaires étrangères, contenait mal sa discrète exultation de voir s’accumuler tant d’éléments favorables à son pays. « Ne pas doutez pas, devait-il déclarer, que la Chine jouera un rôle central dans la résolution du conflit » – ce à quoi Trump répondait le 14 juin : « oui, plus tard, sans doute… Mais pas tout de suite ».

La Chine désirait être présente au sommet de Singapour, et le fut par avion interposé : Kim avait voyagé à bord d’un Boeing 747 d’Air China prêté par la Chine – un choix du jeune leader, dû au souci de montrer qu’il ne se jetait pas sous l’ombrelle américaine, mais maintenait une cauteleuse équidistance entre les deux superpuissances.

Mais la confiance n’est pas non plus démesurée vis-à-vis de Pékin. Depuis son arrivée aux affaires en 2012, Kim a fait exécuter 140 apparatchiks, parmi lesquels un oncle et un demi-frère, notoirement proches de la Chine. Les retrouvailles avec Moon Jae-in, le Président sud-coréen, le 27 avril à Panmunjom, ne laissent aucun doute sur ce que veulent les Coréens : ni les USA, ni la Chine, mais leur rapprochement national.

La Chine donc, réaliste, est prête à se contenter ici d’un rôle de « médiateur », garant de l’accord futur. Elle se réserve pour la reconstruction, dans laquelle elle vise la part du lion, étant mieux placée sur ce domaine, avec ses prix bas, ses capacités de financement et ses technologies adaptées aux besoins d’un pays où tout reste à faire. De plus, Kim s’intéresse aux « zones économiques fermées », dites « en moustiquaires », qui permettent depuis 30 ans en Chine du développement in situ sans déstabiliser le système socialiste ailleurs dans le pays. En Corée du Nord, deux zones sont sur les rangs : Wonsan, zone « touristique spéciale » où Kim veut déverser un milliard de $, et Kaesong, proche du 38e parallèle.

Finalement, Chine et Corée du Nord veulent prendre Trump au mot : « puisque l’heure est à la détente », pourquoi ne pas ajuster (lever) les sanctions ?  Et pourquoi ne pas évacuer les deux rampes de missiles anti-missiles THAAD installées près de Séoul par l’US Army—lesquelles depuis deux ans ont causé, par rétorsion chinoise, une chute des échanges avec la Corée du Sud ? Mais là aussi, la réponse de Trump, par M. Pompeo interposé, ne tarda pas à fuser : « pas de début de levée des sanctions, avant la fin complète et vérifiée du démantèlement de tout l’arsenal nucléaire nord-coréen ».

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1 Commentaire
  1. severy

    On verra ce qu’on verra. La situation dramatique qui règne en Corée du nord ne changera pas de sitôt tant que le régime ne s’effondrera pas ou ne changera pas du tout au tout. Il faut pour les nord-coréens tâcher d’éviter la mise sous tutelle complète par la Chine, trop heureuse d’en refaire le vassal d’autrefois, et des États-Unis, qui seraient enchantés d’en faire une base -très- avancée en zone d’influence chinoise. Il faudrait, idéalement que les deux Corées se réunissent et restent indépendantes de ces deux grands frères qui ne manqueront pas de les harrasser pour les entraîner dans leur camp. Bref, on n’est pas sorti du goulag.

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