Petit Peuple : Zhengzhou – Après la maison-clou, l’homme-taupe

A Zhengzhou (Henan), Chen Xinnian, mineur à la retraite, habite avec les siens dans une courée surpeuplée et délitée, sans gouttière ni toit digne de ce nom, aux fenêtres de fer rouillé.

Seul luxe du lieu, le jardin ouvrier est depuis belle lurette squatté par de hideux cabanons de briques de récupération : les soupentes, poulaillers et dortoirs d’été des voisins. Car dans cette région où surpopulation rime avec promiscuité, on s’est accoutumé de longue date à vivre à l’étroit. Chen, sur ses 35m², doit loger en plus de son épouse, sa fille, son gendre et leur fillette qui ne fait que grandir (la bougresse !), sans se rendre compte qu’on ne peut repousser les murs davantage… Même en ses rêves les plus fous, aux 5000¥/m² du prix du marché, Chen ne pouvait rêver d’acheter un appartement : pas avec leur retraite cumulée de 2000¥…

C’est en 2007 que le néo-pensionné s’est mis à creuser le sol derrière la maisonnette. Par ces 1ers coups de pioches, il lançait un plan médité depuis des ans sous les lanternes glauques de sa mine de Pingdingshan : se créer un logis sous terre, seul, sans rien devoir à personne, autonome, comme le recommandait Mao Zedong…

Chen se gardait de l’avouer, mais explorer les profondeurs de la terre avait aussi quelque chose de délicieusement dissident: un travail de sapeur, une façon lente et cachée, sereine mais irréprochable d’exhaler sa colère envers cet ordre social qui le laissait dans une quasi-indigence.

Il s’y est donc mis, à son rythme, pelletant, dégageant les seaux de bonne terre au jardin qui, ainsi amendé, récompensa dès l’an suivant son effort par une profusion de tomates, oignons, aubergines, pivoines et chrysanthèmes. A 5h par jour, il tailla l’escalier, puis arrivé à -6m, le couloir de 70cm de large. Puis la salle, dotée de murs porteurs maçonnés, et de deux bouches d’aération. Faut-il le préciser ? Il travaillait sans plans -comme une taupe.

Au début, Liu Shula, sa femme n’en sut rien. Quand il s’était ouvert du projet auprès d’elle, elle s’y était opposée avec véhémence, redoutant les risques d’éboulement, et de colère d’une république veillant jalousement au respect de sa propriété constitutionnelle du sous-sol. Mais c’était mal connaître Chen. Chaque jour pour regagner son chantier secret, il prétextait une raison nouvelle, « sortie chez l’ami Wang»,«achat du journal»… De la sorte, il avait creusé en douce assez profond pour la mettre devant le fait accompli. Puis comme elle ne voyait rien de grave arriver, elle le secondait, en fidèle moitié.

Le résultat fut une salle de 9m², de guingois et pas vraiment jolie mais bien pratique en été, du fait de sa stabilité thermique. Un souci apparut bientôt. Les trombes de l’été 2010 inondèrent tant la cave d’une mare de 30cm d’eau, qu’il fallut écoper avant qu’elle ne sape les parois-après avoir irrémédiablement gâté meubles et tissus.

Un autre risque s’était matérialisé dès 2008 en la personne d’un inspecteur, puis d’autres ronds de cuir qui vinrent objecter moins au squat du sous-sol, qu’à l’irrespect de toute norme. Intimidé, le vieux fou avait fini par ralentir puis interrompre les travaux, tirant une croix sur ses rêves de T3.  

Bonne fille cependant, la mairie ferme les yeux. Elle leur a même offert une allocation, et inscrit en liste d’attente d’un logement social. Elle l’a fait moins par altruisme que par crainte de mauvaise publicité. La presse à son tour a eu vent de Chen le foreur d’appartement. En bon limier, elle a humé le potentiel de popularité de cet «homme-taupe», succédant au couple de la «maison-clou» de Chongqing (2007), qui tenait obstinément tête aux armées de démolisseurs pour protéger leur masure. Chen était le dernier avatar d’un Robin des Bois chinois, en lutte contre les cadres indélicats et les milliardaires fonciers pour son droit au logement.

Et c’est ainsi que perdant sa guerre matérielle, Chen la gagne dans le domaine spirituel. Face à sa bonne fortune, à son éphémère statut de « star pauvre » (comme il aime se décrire lui-même), des voisins le jalousent. D’autres se réjouissent de bon coeur, que soit récompensé son risque pris à coups de pioche : pour s’être « inventé sous l’aiguillon de la nécessité », un nouveau destin (qíng jí zhì shēng, 情急智生).

 

 

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