Le Vent de la Chine Numéro 18-19 (2023)

du 21 mai au 3 juin 2023

Editorial : Les travailleurs migrants veulent rester près de chez eux
Les travailleurs migrants veulent rester près de chez eux

C’est une tendance qui inquiète les industriels et confirmée par un rapport officiel publié par le bureau des statistiques le 28 avril : la baisse de mobilité des travailleurs migrants, ces petites mains à qui la Chine doit son miracle économique. En 2022, un peu plus de 70 millions de Chinois ont quitté leur province d’origine pour aller travailler ailleurs. C’est 690 000 de moins que l’année précédente, soit une baisse de 1%. Il faut dire que la période a été marquée par les restrictions sanitaires liées à la politique « zéro Covid », limitant leurs déplacements de manière intermittente.

Il ne s’agit pourtant pas d’un phénomène ponctuel, puisque le nombre de ces travailleurs quittant leur province d’origine n’a cessé de diminuer depuis 2015 (-8,8%). Cette tendance de fond, appelée à perdurer, fait craindre une pénurie de main d’œuvre peu qualifiée. La situation est telle que certains employeurs envoient même des bus en province pour aller recruter des ouvriers !

En temps normal, les travailleurs originaires des provinces moins développées du centre et de l’ouest de la Chine, migrent vers l’est à la recherche d’un boulot mieux payé. Sauf que ces dernières années, ils sont de plus en plus nombreux à rester près de chez eux. C’est particulièrement vrai chez les jeunes ruraux qui boudent désormais les grandes villes qui faisaient tant rêver leurs aînés. 

Dans un article sur le sujet, le journal économique Caixin interprète cette tendance comme le signe d’une mobilité sociale en déclin. D’autres analystes affirment que cette baisse est la conséquence de différents freins à la mobilité, tel que le système de « hukou » (permis de résidence), qui empêche les travailleurs migrants et leurs familles d’avoir accès aux services publics (santé, éducation…) dans les villes où ils travaillent.

Il y a cependant une autre raison à cette baisse de mobilité des « mingong » (民工, « travailleurs migrants » venus des campagnes), à savoir qu’ils n’ont plus besoin de voyager à l’autre bout du pays pour trouver un emploi. C’est le fruit d’années d’efforts des gouvernements locaux pour que les industriels transfèrent leurs usines dans les terres, au détriment des riches provinces côtières.

Il y a également le développement de « l’économie de plateforme » et le boom des emplois flexibles tels que chauffeurs de VTC (Didi et consorts) ou livreurs (Meituan, Ele.me ..), qui permettent aux travailleurs de gagner mieux ou aussi bien leur vie qu’à l’usine et d’être maîtres de leur emploi du temps.

En 2022, 51% des « mingong » travaillaient dans le secteur des services (+0,8%), un chiffre en constante augmentation ces dernières années. Le secteur industriel, lui, employait 27,4% d’entre eux (+0,3% par rapport à 2021) contre 17,7% pour le bâtiment (-1,3%, suite au ralentissement du marché immobilier).

Au-delà de l’aspect professionnel, le coût de la vie est souvent moins cher dans les petites villes que dans les grandes métropoles. Rester près de son « laojia » (老家, « village natal ») présente également l’avantage pour ces travailleurs de pouvoir voir leur famille régulièrement et pas uniquement lors du Nouvel An chinois.

La conséquence directe de cette baisse de la main-d’œuvre disponible dans les provinces côtières est bien sûr une hausse des salaires, ce qui vient inévitablement renchérir les coûts de production. Les industriels qui peuvent se le permettre seront tentés d’investir dans des machines pour remplacer leurs ouvriers et automatiser tant que possible leur production, tandis que les usines manufacturières de moindre qualité chercheront à se relocaliser à l’intérieur du pays ou hors frontières


Agroalimentaire : En Chine, la Cooperl mise sur le jambon sans antibiotique
En Chine, la Cooperl mise sur le jambon sans antibiotique

Entre la Cooperl, coopérative porcine bretonne, et la Chine, l’histoire remonte à 2005, lorsque le groupe y a exporté ses premières pièces de viande dont personne ne voulait en France, à savoir de la poitrine, du gras et des pieds de porc, très prisées des consommateurs chinois !

Quinze ans plus tard, la coopérative des Côtes d’Armor au chiffre d’affaires annuel de 2,4 milliards d’euros, a inauguré fin 2020 sa première usine de salaison et de charcuterie en Chine, à 70 km au nord-est de Pékin, en partenariat avec l’un des leaders de l’agroalimentaire chinois New Hope Liuhe (NHL).

Cette petite unité de production de 8 000 m2 produit du jambon cuit, des saucisses, du bacon, des rôtis et des saucissons destinés au marché chinois. A l’intérieur, les lignes de production ressemblent en tout point à celle de l’usine de Lamballe, où la coopérative bretonne a son siège, sauf qu’ici les équipements, d’une valeur de 12 millions d’euros, sont dernier cri, telle cette machine allemande (cf photo), considérée comme la « Rolls Royce » de la découpe grâce à son scanner de densité.

La spécificité chinoise se trouve du côté du laboratoire, qui doit obligatoirement tester tous les lots produits à l’usine avant de les expédier aux clients. Un processus sanitaire appelé « contrôle libératoire », encore plus strict que celui appliqué à la filière porcine en France.

Outre une marque développée avec le partenaire chinois, « Le Frenchy », le reste est commercialisé sous la marque « Brocéliande », en référence à la forêt légendaire arthurienne. Pour cette gamme, qui s’adresse à une clientèle plutôt aisée, soucieuse de savoir ce qu’elle met dans son assiette, le groupe importe de France des jambons de qualité supérieure, issus de porcs élevés sans antibiotique.

La demande chinoise pour de tels produits est encore naissante, mais le groupe est plutôt optimiste. En 2022, malgré le confinement de Shanghai qui a pesé sur le carnet de commandes, 800 tonnes de charcuterie sont sorties de l’usine. C’est quatre fois plus que l’année précédente. Parmi les clients de la co-entreprise, on trouve les Sam’s Club du groupe américain Wal-Mart, chaîne de magasins-entrepôts ouverts uniquement aux détenteurs d’une carte de membre (ils seraient 4 millions en Chine). En tête des ventes, la mousse de foie de canard (le canard étant l’une des spécialités de NHL), suivi par le jambon et les lardons, qui commencent à trouver leur place dans les assiettes des Chinois. Dès cette année, le groupe espère voir sa production passer à 3 500 tonnes, soit 50% de la capacité de l’usine.

La Cooperl n’est pas la seule à miser sur ce marché de niche du « sans antibiotique ». L’un des leaders mondiaux, Danish Crown, s’est lui aussi lancé dans l’aventure en Chine, mais s’est retrouvé en difficulté lorsque l’Allemagne, d’où provient une grande partie de sa viande congelée, a été frappée par la fièvre porcine africaine (FPA) et interdite d’exportation vers l’Empire du Milieu.

Pour la Cooperl, le « sans antibiotique », cela commence dès la ferme de sélection, inaugurée en 2017 près de Anyang (Henan) et certifiée « élevage sans antibiotique » par l’organisme d’Etat Wantaï. Entièrement conçue par la Cooperl, cet élevage de 1 500 truies sélectionnées pour leur patrimoine génétique, est équipé de technologies de pointe (filtres à air HEPA, usine de biogaz, souci du bien-être animal…). Signe de leur efficacité, couplées à des mesures strictes de biosécurité, l’élevage est resté indemne de fièvre porcine africaine, qui a pourtant balayé le pays en 2018 et emporté plus d’un tiers du cheptel chinois.

Confrontés à cette maladie virale hautement contagieuse et incurable chez les porcs, les éleveurs chinois sont devenus maîtres dans le contrôle et la détection des cas de FPA, à tel point que la Cooperl utilise aujourd’hui dans sa ferme du Henan un système de décontamination des camions, mis au point en Chine.

Dernier projet en date : la coopérative vient d’inaugurer début mai près de Hebi (Henan), une ferme de production de semences destinée à accueillir 300 verrats reproducteurs qui fourniront les gamettes nécessaires à l’amélioration du patrimoine génétique des élevages chinois.

Pour la Cooperl, il s’agit par-là de répondre à une demande locale mais aussi de démontrer son savoir-faire, tout en restant fidèle à sa philosophie initiale : aider les éleveurs (chinois) à monter en gamme et à mieux vivre de leur métier, notamment grâce au « sans antibiotique ».