Le Vent de la Chine Numéro 37

du 13 au 19 novembre 2000

Editorial : Zhuhai – une aviation chinoise en plein décollage

Avec 70 shows en vol et 400 exposants chinois et étrangers, le 3ème Salon aéronautique de Zhuhai (6-12 novembre) nourrit bien des rêves, et explicite les progrès d’un secteur aux prévisions exponentielles de croissance. Il faut dire que cette aviation part de bas, avec 61M de passagers en 1999 et seulement 0,44 % du total des voyages chinois!

D’ici 2020, le marché devrait progresser de 9,1%par an, selon Boeing. Aujourd’hui de 499 appareils, la flotte verrait une hausse estimée à 1090 (selon Chinese Aviation Administration Corporation ou CAAC)), voire 1790 (pour Boeing). La dépense suivra en conséquence : le quasi-quadruplement des sièges (380.000, et 9% du parc mondial) coûtera 149MM$ (selon Airbus, dont une commande de 30 avions serait en attente du feu vert de Pékin). Le nombre de liaisons/ semaine devrait quintupler vers l’Europe (à 650) et les Etats-Unis (à 350).

Une tendance est confirmée par tous les acteurs : 60 à 70% des achats iront vers des avions de 120/180 places pour vols intérieurs – 36 aéroports ouvriront d’ici 5 ans pour les accueillir. De ce volume, le consortium européen pense obtenir au moins 50% et offre, pour ce faire, plusieurs coopérations locales : la production complète de l’aile de l’A320, et le renforcement de son centre logistique pékinois (investissement de 80M$, pour 20000 pièces disponibles).

Afin de conserver une part de son marché, le chinois AVIC-I (consortium aéronautique public chinois) annonce un plan audacieux : moyennant 600M$ sur six ans, la sortie de son propre « Jetfan«  de 50-70 places, dont moteur et avionique seraient importés (Rolls Royce est sur les rangs, pour un marché estimé, sur 20 ans, à 2,7MM$).

 Mais sur un créneau déjà occupé par Brésil (Embraer), Etats-Unis/ Allemagne (Fairchild/ Dornier) et Canada (Bombardier), la vraisemblance de ce projet ne fait pas l’unanimité.

D’importantes négociations sont en cours avec la Russie, très présente à Zhuhai (12% de l’espace d’exposition) – les Premier Ministre Mikhail Kasyanov et Vice premier Igor Klebanov s’étaient déplacés. Le groupe Sukhoi offre le développement en commun d’un nouveau supersonique civil de 40 places, la vente de ses chasseurs Su 30MK et Su 33, et de l’hélicoptère d’attaque Ka 50.

Antonov veut livrer (avec chaînes de montage) son An 70, avion-cargo d’une capacité de 30 à 40t. Un autre contrat « en l’air » (si l’on peut dire), pour 1MM$, porterait sur cinq systèmes Beriev 50, l’AWACS russe (radar aéroporté de longue portée) – du type que Clinton avait interdit à Israël de livrer à la Chine!

 


A la loupe : Xiamen – le brûlant verdict

Dix mois après l’éclatement de l’affaire de Xiamen, et deux après le début des 26 procès, la justice a rendu (8/11) une série de verdicts d’une sévérité qui fera date : 14 peines de mort, 12 perpétuités et 58 peines de prison – aucune relaxe, pour les 84 accusés.

Menée par 600 limiers de la  jilüjiancha, la célèbre Commission de vérification de la discipline du Parti, l’enquête conclue dès fin mai, avait posé la question : à quel niveau placer les limites à l’action judiciaire.

En effet, depuis 1993, Lai Changxing (en fuite), à la tête de sa nébuleuse compagnie privée Yuan Hua, avait monté une contrebande portant sur 6,4 MM$, et réussi à impliquer des centaines de cadres locaux et nationaux.

Par sa fermeté, et la mise en scène médiatique, le pouvoir veut témoigner de sa détermination à terrasser l’hydre de la corruption. Mais la liste des condamnés plafonne au niveau local et intermédiaire : vice maire, chef des douanes et Directeur de l’Industrial and Commercial Bank of China (ICBC) de Xiamen, vice chef de la police provinciale.

Le Secrétaire du Parti de Xiamen, "moyennant des aveux", sauve sa tête (perpétuité), ainsi que les deux frères de Lai (15 et 7 ans). Lin Youfang (épouse de Jia Qinglin, Secrétaire du Parti à Pékin) dont le nom avait été évoqué, est hors de cause.

Une seconde série de procès devrait débuter immédiatement dans la province. On ignore le sort réservé à d’autres personnes impliquées, telles l’ex vice ministre de la sécurité publique Li Jizhou et le Général Ji Shengde.

 


Joint-venture : L’agneau mongol, boosté par l’australien

· Avec 1MM$ d’investissements en Chine d’ici 2005, Siemens se donne les moyens de compter dans le secteur du téléphone mobile. Sa 1ère usine hors Allemagne, à Shanghai, produira l’an prochain 10M de GSM, avec lesquels le groupe veut conquérir 15% du marché. Motorola aussi renforce sa présence, en investissant dans un centre de design à Shanghai.

Ces investissements étrangers interviennent sur fond de tentative de reconquête par 10 firmes chinoises de leur marché (elles en détenaient 8% fin juin). Dans ce but, le Ministre des Industries de l’Information (MII) parle d’imposer aux étrangers, d’ici fin 2001, une production locale de 50% des pièces, et une obligation d’export de 60% de leurs GSM : règlement inapplicable, incompatible avec les engagements signés à l’OMC.

· En Chine depuis 1980, Schlumberger y domine (tout comme dans le monde) dans les technologies de prospection, forage, et d’évaluation des gisements pétroliers (présent sur six bases on-shore et offshore étrangères).  Le 6/11, il installe à Pékin, au Parc Scientifique de l’Université Qinghua, son centre de Recherche & Développement.

Doté de 20M$ d’investissements d’ici cinq ans, et de 20 chercheurs, GeoScience adaptera au terrain chinois les technologies du groupe, permettant de réduire les coûts d’extraction et les dégâts écologiques.

NB : le groupe franco-américain est aussi n°1 mondial de la carte à puce, et détient 50% du marché chinois de la carte « sim card » par le biais de ses quatre Joint ventures (Changsha, Shenzhen, et deux à Shanghai).

· L’élevage chinois sera vulnérable, face à une concurrence de l’OMC ayant abouti à des espèces sélectionnées, plus charnues et à croissance plus rapide. Voilà pourquoi à Xilingol (Mongolie Intérieure) les groupes hongkongais Eternal Technology, et américain China Continental viennent d’implanter dans 12.000 chèvres et brebis locales autant d’embryons de chevreaux et agneaux australiens. Réalisé en un temps record (16 jours) cette opération constitue également le moyen le moins cher (24M$) de rehausser la qualité du cheptel provincial.

· Erratum : une coquille nous a fait évaluer les échanges Chine – Finlande en 1999, à "80M$": le bon chiffre était 2,2MM$, de source chinoise. Nous présentons nos excuses.

 


A la loupe : Bush ou Gore – le vote chinois

Comme le reste du monde, Pékin suspend son souffle au résultat le 17 novembre, du scrutin présidentiel le plus serré de l’histoire des Etats-Unis. " Nous ne sommes pas concernés ", rappelle le  waijiaobu (Ministre des Affaires Etrangères). Au-delà de cette assurance, c’est bien Al Gore qui a les suffrages chinois, en tant que lieutenant de Bill Clinton – "ami de la Chine ", et que politicien déjà connu (disposant d’un «  bagage international plus étoffé » que George W. Bush, simple Gouverneur du Texas).

Bush Jr, par contraste, a indisposé Pékin par ses positions tranchées sur une Chine "concurrente stratégique " de son pays. Pire, il a promis de miser sur le Japon et non la Chine, comme centre de ses priorités asiatiques, et ne cache pas sa faveur envers une relance du programme spatial antimissiles TMD.

 Enfin, d’un point de vue strictement stratégique le Parti Communiste Chinois s’inquiète légitimement d’une victoire de Bush qui donnerait, pour la première fois depuis des lustres, le pouvoir exécutif ET législatif au Parti Républicain, dont l’aile conservatrice fait campagne antichinoise ces dernières années, sur fond de Taiwan et d’espionnage…

Ceci dit, " nous pourrons vivre avec tout vainqueur ", précise ce diplomate chinois, au nom de plusieurs bons arguments. Cette fois-ci (c’est une première), la Chine n’a pas figuré comme cible critique de la campagne présidentielle. Les deux partis sont d’accord sur l’essentiel, le principe d’une seule Chine, et de son entrée à l’OMC. Et les gens évoluent avec le temps – témoin Clinton, qui en 1992 éreintait Bush – père, pour ses amitiés " de Bagdad à Pékin ", mais finissait lui-même, 8 ans après, comme le plus ardent défenseur d’un bon rapport avec la Chine socialiste.

NB : au sommet de l’APEC (coopération économique de la zone pacifique, 15-16 novembre), Clinton fera ses adieux à Jiang, le bilan, et assurera la soudure entre Pékin et le futur hôte de la Maison Blanche, quel qu’il soit!


Argent : Investissements à l’Ouest : les dérapages du privé

· La politique de redéploiement des investissements vers l’Ouest, trouve ses limites sur le terrain, au niveau de l’entrée, encouragée par Pékin, des capitaux privés. Xinsilu (Fujian) voulait investir 38,5M$ à Yinchuan (Ningxia), dans le futur plus gros marché du Nord-Ouest (12.000 grossistes).

Mais en juillet, en négociant l’achat du terrain (33ha de friche), ce fut la surprise : la mairie avait racheté le sol à la province, 77.000$/ha, et en réclamait plus du triple, plus un " pas de porte " de 240000$. Après quatre mois de dialogue de sourds (Xinsilu offrait, pour le sol, +25%, et 1,2M$ en capital), le groupe s’est retiré du projet.

NB : en même temps, sur un autre projet de marché de gros à Xining (Qinghai), un autre investisseur privé a perdu 19 mois et un montant resté secret, pour obtenir les 112 tampons requis! Tout ceci illustrant un proverbe célèbre,  shang you zhengce, xia you duice (" au sommet, on ordonne – en bas, on n’en fait qu’à sa tête ").

· Permettant d’accélérer l’émergence d’un " esprit maison ", la pratique des "stocks-options" fait des progrès rapides parmi les groupes les plus dynamiques. Après une distribution en 1998 par Legend (n°1 du PC chinois, qui en est aujourd’hui à sa 3e) Chunlan, groupe d’électroménager, a offert à ses 10.000 cadres pour 181M$ de titres, par lots proportionnels à la position de l’employé dans la firme, à raison d’une part gratuite pour une payante (1Y/part). A l’issue de cette vente en 2003, la base détiendra 20%, et la direction 5% du capital.

· En commandant 13 porte-conteneurs d’une capacité de 5500 EVP chacun, China Shipping (CS), n°2 du fret maritime, poursuit sa montée en puissance. Née en 1997 de la fusion de Guangzhou et Dalian Shipping, CS, n°1 du cabotage, détient 90% du marché du pétrole et 60% du charbon. Rentrée en ’99 dans le transport de conteneurs, elle en contrôlait 20% en janvier avec 85 navires.

D’ici 2002, elle va doubler sa capacité vers Europe et Etats-Unis et entrer dans les 20 premiers mondiaux. Huit bâtiments sont construits à Dalian et Shanghai, cinq autres leasés, notamment aux allemands Hansa Treuhand et Nordcapital (Rickmers). Ces grosses unités, incapables de franchir le canal de Panama, associant gain en vitesse (26 noeuds) et réduction des coûts de fonctionnement, remplaceront 13 navires de capacité moitié moindre.


Pol : Le podium des fortunes chinoises

· Bonne nouvelle pour les surfeurs chinois de l’internet : après 11 mois de test, ils peuvent depuis le 07/11 enregistrer formellement leurs sites et adresses en mandarin auprès de l’instance nationale, le CNIIC (China National Internet Network Info), sous une adresse en « *.cn ».

L’instance mondiale Network Solution Inc (NSI) avait commencé à accepter des adresses en chinois au 1er novembre (terminée en « *.com », *.org », etc.). Toutefois cette reconnaissance des langues non alphabétiques s’accompagne de plusieurs problèmes, à commencer par l’anarchie et l’absence de protection, sur le réseau CNIIC, contre le "cybersquat" des marques et produits déposés : en 28h après l’ouverture des enregistrements officiels, le CNIIC a été submergé par 450.000 demandes, certaines émises par tranches de 4000 par un groupe taiwanais!

· La 1ere "Journée Nationale des Journalistes", le 8 novembre, a eu pour vocation d’honorer une fonction souvent décriée en Chine, et de (sic) " fermement comprendre la direction correcte de l’opinion publique " (ce qui signifie, tenter de réarmer la censure). La Chine compte 550.000 travailleurs de l’information, répartis entre 5000 journaux, radios, chaînes TV, sites internet, etc.

En 10 ans, l’émergence d’une nouvelle classe citadine éduquée, aisée, a suscité une profusion de médias populaires, nourris par la publicité. Ainsi, CCTV, la régie nationale, vient d’allouer ses temps de pub, pour 260M$, 9% de plus que l’enchère précédente.

Ces médias "new look" restent étroitement surveillés dans un domaine – la politique. En matière de maquettes et de choix des sujets par contre, il est innovant et compétitif, notamment en affaires sociales. Il permet ainsi de repousser les limites de la censure. Par contre, souvent mal payé, le journaliste chinois est souvent vénal -la  hong bao, enveloppe rouge du bakchich, est de rigueur dans les conférences de presse, ce qui donne au journaliste son image ambiguë (que l’Etat cherche à rectifier) : parfois un peu truand, parfois redresseur des torts, grâce aux lignes directes des journaux locaux.

· Forbes a publié (9/11) son 2e palmarès des cinquante premières fortunes chinoises de l’année. En tête, Rong Yiren, le " milliardaire rouge " de 84 ans, fondateur de la CITIC (China International Trust and Investment Corporation), contrôle 1,9MM$. Vient ensuite (1MM$) Liu Yongxing, 52 ans, créateur du goupe Hope, producteur d’aliments composés pour animaux (cf VdlC n°32/V). Médaille de bronze : Ren Zhengfei, ex-officier de l’Armée Populaire de Libération, 56 ans, possède 5% de Huawei, producteur d’équipement télécom, soit 500M$.


Temps fort : Hong Kong – la crise d’identité

Une crise est ouverte à Hong Kong, suite à la démission (3/11) de Willy Lam, analyste des affaires chinoises au South China Morning Post. Huit jours avant, le Président Jiang Zemin s’était emporté contre d’autres journalistes de Hong Kong. A l’origine des deux incidents se trouve la question du choix chinois d’un second mandat en 2002 pour Tung Chee Hwa, chef de l’exécutif de la Région Administrative Spéciale (RAS).

A mi parcours du 1er mandat, le patron du "rocher " affronte une crise de confiance, explicitée par la chute de la bourse (-12,75% depuis janvier), des prix à la consommation (-2,1%/an) et de la participation électorale (43% au scrutin législatif de septembre,-8%). Au printemps, un groupe de tycoons (le club exclusif aux commandes de l’économie insulaire) aurait plaidé auprès de Pékin, pour la relève de C.H.Tung.

Suite à quoi, en juin à Pékin, 30 de ces patriciens auraient été invités à resserrer les rangs derrière leur Chef. En échange leur aurait été offert un part plus grande dans des secteurs piliers de l’économie nationale, télécom notamment. Evoquée par Willy Lam le 28/6, cette rumeur, avait provoqué la rupture avec Robert Kwok, l’actionnaire majoritaire du journal.

Le problème : éclairer les désaccords de la classe dirigeante à Hong Kong affaiblit le leader désigné par Pékin. La presse Hongkongaise, par tradition britannique, ne peut que refléter ses doutes sur le respect du principe fondamental," un pays, deux systèmes " – à moins de changer la tradition.

C’est à cette lumière que se comprend la visite à Hong Kong (05/09 novembre) du Président du PPCC (Conférence Consultative Politique du Peuple Chinois), Li Ruihuan, destinée à détendre l’atmosphère. Li a dit son souci de voir Hong Kong "  moins bien dirigé qu’avant 1997 "- critique implicite à Monsieur Tung, concession aux mécontents.

Puis, évoquant "tolérance, compréhension et patience", il a plaidé pour l’unité, mère de prospérité. C’est à dire, par la voix d’un cadre modéré et moins aligné, le même message que celui de l’été, décliné différemment : on ne change pas un équipage, par gros temps!

 


Petit Peuple : Sur la toile, la mort en direct

· Depuis 1994, à Shanghai, Lu Youqing menait un combat perdant contre son mal – un cancer de l’estomac. Apprenant un jour de février que ce matin " était le premier de la centaine qui lui restait à vivre ", cet homme jeune (37 ans), ayant déjà touché à mille métiers (instituteur, journaliste, courtier, négociant lainier, publicitaire, promoteur immobilier…) décida de faire l’impasse sur tout traitement pour se consacrer à l’essentiel – écrire !

Peut être par réaction bénéfique psychosomatique, la "deadline" fut amplement dépassée – il vit encore. Depuis le 3/08, sur le site Rongshu.com, " Rendez-vous avec la mort " est un événement littéraire (bilingue chinois – anglais).Chaque jour, Lu n’a cessé de partager avec ses lecteurs sa passion de la vie, l’amour de ses proches, ses moments de désespoir, sa rébellion contre le naufrage du corps et son regard sur les nuages qui se déchirent par la fenêtre.

Seule la moitié du témoignage est online – le reste sera publié après sa mort, manière d’assurer un revenu à sa fille et à sa femme. Depuis trois semaines, trop faible pour s’asseoir, il lit sur écran via un miroir tenu par sa femme, qui tape de brefs messages sur sa santé – il n’y manque que le mot "fin".

 

 


Rendez-vous : Brunei – sommet de l’APEC

· 13 – 14 novembre, Shanghai : Sommet du Crédit

· 14 – 17 novembre, Shanghai : Salon des tôles et tuyaux

· 5 – 16 novembre, Brunei : Sommet de l’APEC

·16 – 19 novembre, Pékin : Salon de l’Immobilier

·18 – 21 novembre, Yuyao (Zhejiang) : Salon du Plastique

· 5 – 8 décembre : Ronde de Négociations OMC