Le Vent de la Chine Numéro 39 (2023)

du 4 au 10 décembre 2023

Editorial : De retour à Shanghai
De retour à Shanghai

Sa dernière visite remontait à novembre 2020, à l’occasion des 30 ans de la zone économique spéciale de Pudong. Il aura fallu attendre trois longues années avant que le Président chinois ne remette les pieds à Shanghai pour 48 heures (28-29 novembre), sachant qu’avant la pandémie, Xi Jinping avait pris l’habitude d’y aller une fois par an. En ville, personne n’a oublié la brutalité du confinement imposé pendant plus de deux mois au nom de la politique « zéro Covid ». Ce n’est donc pas pour tester sa cote de popularité que Xi Jinping fait le déplacement dans la « Perle de l’Orient », mais plutôt pour signaler à qui aurait pu en douter, que l’état de l’économie chinoise – « inquiétant » diraient certains – a toute son attention.

En effet, comme chacun le sait, chaque visite en province du Secrétaire général du Parti est hautement symbolique et ses destinations sont soigneusement choisies pour refléter les priorités du moment. Ainsi, lorsque le leader chinois a un message d’ordre politique à faire passer, il se rend de préférence à Yan’an (Shaanxi), le berceau de la révolution, voire dans le « Dongbei » (Nord-Est du pays). Mais lorsqu’il s’agit d’économie, c’est plutôt Shanghai, Shenzhen ou Canton qui sont préférées, en référence à la fameuse tournée d’inspection de Deng Xiaoping dans le Sud du pays en 1992, qui signala la reprise de la politique de réforme et d’ouverture.

Néanmoins, lors de ce déplacement, à la grande déception des analystes, Xi Jinping n’a fait aucune annonce qui aurait pu signaler un changement de cap économique. Ce « mutisme » pourrait signifier l’absence de consensus au sein du leadership sur les nouvelles stratégies de développement à adopter pour revigorer l’économie. Voilà qui expliquerait le report inattendu du 3ème Plenum du 20ème Congrès, traditionnellement consacré aux questions économiques, à 2024.

En attendant, Xi Jinping, accompagné de son chef de cabinet, Cai Qi, du vice-ministre en charge des finances, He Lifeng, du secrétaire du Parti de Shanghai, Chen Jining, et de son maire, Gong Zheng, a visité la Shanghai Futures Exchange, principale bourse chinoise des matières premières (pétrole, cuivre, caoutchouc…), ainsi qu’une exposition dédiée à la tech, avec un intérêt particulier pour les circuits intégrés et un robot humanoïde. Le leader a également présidé un symposium sur la région du « Delta du Yangtze », l’un de ses projets « signature » prônant davantage d’intégration entre Shanghai, le Jiangsu, le Zhejiang et l’Anhui (provinces voisines mais concurrentes). Enfin, le dirigeant a inspecté des logements sociaux destinés aux travailleurs migrants.

Ce programme reflète les priorités de Xi, à savoir développer un système financier qui soutient « l’économie réelle », réorienter le secteur immobilier pour qu’il réponde mieux aux besoins de la population et tendre vers l’autosuffisance technologique. Pour rappel, la mégalopole héberge le leader chinois des semi-conducteurs SMIC, qui a réussi à produire des puces de 7 nanomètres malgré les sanctions américaines, ainsi que le spécialiste de la reconnaissance faciale, SenseTime, placé par Washington sur liste noire.

Même sans faire d’annonce-choc, le dirigeant chinois aurait pu profiter de ce déplacement à Shanghai pour rassurer les 253 multinationales étrangères qui y ont élu domicile (record national) et qui ont pu directement constater pendant la pandémie que la moindre perturbation de leur chaîne d’approvisionnement en Chine pouvait avoir des répercussions sur leurs activités dans le monde entier.

Xi Jinping semble avoir délégué cette tâche au Premier ministre Li Qiang, qui a inauguré le 28 novembre à Pékin un nouveau salon, baptisé le « China International Supply Chain Expo » (CISCE).

Après avoir mis l’accent sur le potentiel que représente le marché chinois en lançant successivement deux foires (l’une à Shanghai, dédiée aux importations en 2018 ; l’autre à Hainan, consacrée aux biens de consommation en 2021), le leadership cherche cette fois à valoriser ses avancées technologiques, notamment dans certaines industries stratégiques (les énergies vertes, les véhicules électriques, la « smart » agriculture…) pour se rendre indispensable aux yeux d’investisseurs étrangers devenus dubitatifs.

L’objectif : lutter contre le « dérisquage » des chaînes d’approvisionnement, devenu le mot d’ordre à Washington et dans bon nombre de capitales européennes. Hasard du calendrier, la veille de l’inauguration de la CISCE à Pékin, la Maison Blanche dévoilait un plan d’action censé renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement américaines.

Cependant, ce n’est pas tant le « découplage », le « dérisquage » ou le « reshoring » qui poussent les investisseurs étrangers à y réfléchir à deux fois, mais un climat d’affaires sacrifié sur l’autel de la sécurité nationale (loi anti-espionnage, loi sur la protection des données…), et à cela, même 1000 salons n’y feraient rien.


Politique : Un hiatus qui en dit long
Un hiatus qui en dit long

Alors que débute le mois de décembre, il faut se rendre à l’évidence : le tant attendu 3ème Plénum du 20ème Congrès n’aura fort probablement pas lieu avant le début de 2024. Historiquement, les « troisièmes plénums », qui font directement suite au premier Plénum (durant lequel le leadership du Parti est ajusté) ainsi qu’aux « Deux Sessions » (qui font office de remaniement ministériel au sein du Conseil d’État) – mettent l’accent sur les questions économiques. En fait, on considère que le 3ème Plénum représente le point de consolidation de la nouvelle équipe et la fin de la transition entre l’équipe sortante – soit celle de feu Li Keqiang – et celle de Li Qiang. Normalement, le 3ème Plénum signale également le début de la mise en place de nouvelles stratégies de développement.

Comment alors expliquer ce report d’un rendez-vous politique déterminant ? Cela pourrait être lié aux nominations tardives à la tête de la nouvellement créée Commission Financière Centrale ainsi qu’à la Commission Centrale du Travail Financier. Les tensions qui existent entre le premier ministre Li Qiang – qui « dirige » la première – et le vice-premier en charge des finances, He Lifeng – qui dirige la seconde – jouent nécessairement sur la planification d’un 3ème Plénum, et notamment le fait que Li Qiang se voit relégué à une position « d’exécutant » au sein de son propre Conseil d’État.

En effet, la seconde commission – dont la mission est d’unifier le leadership du Parti et de superviser le « Party-building work » au sein du système financier – est, lorsque l’on observe les préférences de Xi Jinping, techniquement plus importante que la première. Ce faisant, il est possible que le délai soit en partie le résultat des luttes intra-Parti et lié au fait que Li Qiang ne soit pas prêt à accepter sa défaite face à He Lifeng.

Ceci dit, l’absence de Plenum pourrait également être liée à la situation de la Chine au plan international, mais particulièrement de sa relation tendue avec les États-Unis et de la mort lente de la « Belt & Road Initiative » (BRI), qui fête pourtant son 10ème anniversaire cette année.

En effet, au sommet de l’APEC, Xi n’a pas réussi à obtenir ce qu’il était vraiment venu chercher, soit un allègement des sanctions et un fléchissement de la position de Washington envers Taïwan. Le sommet ne réussit non plus pas à convaincre les milieux d’affaires et les investisseurs occidentaux que la Chine est à présent « open for business ». Avec l’avancée continue du Parti et de ses institutions au sein du secteur privé, les investisseurs étrangers ont raison de ne pas croire au discours pro-réformes qui émane de Pékin. Même le commentaire de Xi portant sur l’absence d’un « plan d’invasion » visant Taïwan n’a pas vraiment réussi à convaincre. Au contraire, ce commentaire, qui ne revient pas sur la possibilité pour réunifier Taïwan par la force, risque de créer encore plus de tensions entre lui et le haut commandement de l’APL, car cela suggère que tous les exercices militaires qui visent à intimider Taïwan ne seraient en fait qu’un spectacle très coûteux depuis le début…

Il est également improbable que la BRI, perçue à tort comme une porte de sortie pour l’économie chinoise et comme une stratégie d’influence politique qui pourrait altérer le paradigme hégémonique, puisse résoudre les problèmes auxquels le Parti fait face à l’heure actuelle. La Chine, ou plutôt les épargnants chinois, ne sont tout simplement plus en mesure de financer les projets servants à écouler les matériaux de construction, la main d’œuvre et les biens manufacturés des entreprises domestiques. Et c’est sans parler de l’énorme dette, de moins en moins performante, qui pèse sur la BRI, que l’on pourrait qualifier de « puits sans fond où l’argent disparaît ».

Ce faisant, nous pensons que les tensions qui existent au sein du Conseil d’État, en plus d’une situation externe qui ne semble pas prête de changer ni de se stabiliser, expliquent pourquoi Pékin semble vouloir préférer attendre avant de tenir le 3ème Plenum qui devra présenter les principaux points qui formeront, potentiellement, ses nouvelles orientations économiques et stratégies de développement. Cela dit, et Xi en est conscient, repousser ce genre de rendez-vous politique trop longtemps mène directement aux spéculations quant à l’unité et la stabilité du leadership.

Enfin, pour que le plénum puisse avoir lieu – et serve à quelque chose, le Parti n’aura d’autre choix que de répondre à des questions cruciales telles que « comment répartir les coûts liés à sa dette croissante ? », « comment compenser le déclin des secteurs de l’immobilier et de l’infrastructure ? », « comment augmenter de manière durable les revenus et de fait, la consommation des ménages ? ».

Trouver une solution à l’une seule de ces questions, même pour une équipe bien préparée – ce qui n’est pas le cas pour l’équipe de Li Qiang – n’est pas une tâche facile. De plus, tenter de développer les secteurs de pointe et les nouvelles forces productives tout en jonglant avec le besoin de mettre en place des mesures visant à réduire l’impact climatique de la Chine dans le cadre d’une bureaucratie léniniste endurcie, frise l’impossible à ce stade.

Malgré le fait que certains s’obstinent à voir la Chine comme étant le prochain hégémon, considérant l’ensemble des problèmes économiques sur la table pour le Parti (sans parler du déclin démographique, des soulèvements populaires fréquents…), Xi est encore loin d’être en mesure de réaliser sa « communauté de destin commun pour l’humanité », à moins, bien sûr, que l’Occident ne lui en donne littéralement l’occasion.

Xi tentera de continuer à démocratiser les institutions internationales en incluant les pays du Sud et, bien sûr, de contourner les sanctions américaines pour renforcer son programme d’intégration civil-militaire. Mais avant que cela ne soit à sa portée, ne serait-ce que de loin, la Chine doit développer des capacités d’innovation indépendantes et renforcer son appareil de réglementation financière pour atteindre une certaine forme de « prospérité commune » grâce à la demande intérieure. À ce titre, il est peu probable que Xi réussisse à « make China great again » dans un avenir proche.

Par Alex Payette, fondateur du cabinet Cercius


Petit Peuple : Liang Ningjing (Pékin) – Le livreur justicier
Liang Ningjing (Pékin) – Le livreur justicier

Ils filent en gros essaims ou à la file indienne, colonisent les trottoirs et remontent les rues à contresens. Ils ne s’arrêtent jamais, manient le guidon de leurs scooters électriques comme une console de jeux et évitent de justesse la catastrophe à chaque coin de rue. Ils surgissent et pilent au dernier moment, écrasent parfois un chien et renversent aussi des piétons. Les yeux fixés sur leur GPS, ils démarrent en trombe au feu vert, font tomber leur chargement en plein milieu de la route, se font houspiller parce qu’ils ne vont pas assez vite ou parce qu’ils vont trop vite. Dans n’importe quelle grosse ville de Chine, les coursiers des plateformes de livraison de repas, les fameux waimaiyuan, sillonnent les rues à toute vitesse, masse mouvante sans visage, silhouettes engoncées dans des vestes jaunes, bleues ou vertes, un casque mal attaché sur la tête.

Liang Ningjing travaille pour Meituan depuis plus de deux ans. La plus grosse entreprise de livraison de nourriture en Chine redresse la barre après l’impact de la pandémie en 2022 et emploie plusieurs centaines de milliers de personnes.

Sa veste jaune sur le dos, il a commencé par enchaîner les courses – jusqu’à 10 à l’heure de pointe du déjeuner – grimpant une centaine de marches par jour et s’effondrant, tout habillé sur son lit, à peine rentré chez lui. À ce rythme d’enfer, il arrivait à gagner 10 000 RMB par mois, de quoi vivoter dans l’un des immeubles de Gaoloujin, dans la banlieue est de Pékin, où de nombreux migrants habitent en colocation, et envoyer la majeure partie de sa paie chez lui, dans un village du centre de la province du Henan où vivent ses vieux parents, sa sœur et ses deux neveux.

Au début, quand le client se plaignait d’avoir trop attendu, Ningjing se confondait en excuses. Nouveau venu, il récupérait les courses dont ses collègues, plus expérimentés, ne voulaient pas : les livraisons aux adresses incomplètes, dans des résidences aux entrées interdites, dans des bureaux où il n’est pas possible de laisser la commande à l’accueil. Le temps s’écoule à attendre le client et il coûte cher au livreur. En moyenne, un livreur gagne moins de 5 RMB par course, mais il est pénalisé si la commande arrive trop tard, une amende de 3 RMB qui a du mal à passer, surtout quand le livreur n’y est pour rien.

C’est ce qui s’est passé à plusieurs reprises pour Ningjing, toujours au même endroit, dans cette énorme résidence de 250 000 m² comprenant 11 tours d’habitations dans le district de Chaoyang. Les applications Meituan ou Ele.me indiquent une route aux livreurs qui les emmènent à l’entrée ouest de cette résidence, l’entrée principale. Or les gardes leur refusent invariablement l’entrée et leur demandent de se garer devant l’entrée nord, « l’entrée de service ».Le temps d’arriver là-bas, la commande est livrée « trop tard » selon l’application et c’est le livreur qui trinque. Si le livreur choisit un autre itinéraire que celui proposé par l’application, celle-ci lui demande de faire demi-tour, souvent au détriment du code de la route. Ningjing a tout essayé : parler aux gardiens, demander au management de la résidence, appeler le service consommateur de Meituan pour leur expliquer le problème et leur demander de changer la route calculée par des algorithmes, rien à faire…

Alors, les livreurs expérimentés font tout pour transférer à d’autres, les nouveaux, les commandes à livrer là-bas, certains préfèrent même appeler le client pour dire que la commande a été perdue et leur offrir un remboursement sur WeChat. Cela leur coûte moins cher que d’être pénalisé. Cette situation absurde, ajoutée à toutes les histoires qu’il voit passer sur les réseaux sociaux où le livreur se retrouve harcelé, injurié et puni de manière injuste, a fini par révolter Ningjing. Il s’est souvenu de son impétuosité de jeunesse, de ce combat qu’il avait gagné contre son école technique qui avait tenté de lui subtiliser le salaire gagné pour un job d’été que l’école avait arrangé. Il n’allait plus se laisser faire !

Vêtu de sa veste jaune Meituan comme Zorro, son masque, Ningjing intente un procès contre la résidence pour discrimination et réclame 12 000 RMB de dommages et intérêts, une somme qu’il compte utiliser pour venir en aide à ses collègues dans le besoin. Se présentant avec sa veste dans le hall d’accueil de plusieurs cabinets d’avocats, il a choisi pour le défendre celui dont les gardes à l’entrée ne l’ont pas refoulé. Et c’est encore vêtu du jaune Meituan qu’il s’est présenté au tribunal pour sa première audience, non pas pour pavaner comme les nobles d’autrefois qui portaient le jaune pour montrer leur prospérité, mais bien pour prouver, au contraire, que l’habit ne fait pas le moine (不要以貌取人, bùyào yǐmàoqǔrén)… Et comme toutes ses courses, Liang Ningjing n’abandonnera pas en cours de route, il ira jusqu’au bout !

Par Marie-Astrid Prache

NDLR : Notre rubrique « Petit Peuple » dont fait partie cet article s’inspire de l’histoire d’une ou d’un Chinois(e) au parcours de vie hors de l’ordinaire, inspirée de faits rééls.