Le Vent de la Chine Numéro 8

du 6 au 11 mars 2012

Editorial : Vague à l’âme et Mao-nostalgia

Cette semaine voit s’ouvrir la session de l’Assemblée Nationale Populaire (ANP), aux 3000 édiles rassemblés pour entendre les leaders rendre leurs comptes. On verra, dans ce même numéro, le cadre et l’agenda de ce rituel annuel. Ici, nous voudrions évoquer l’atmosphère complexe de la Chine à ce moment, tissée d’examen de conscience et de nostalgie d’un passé rouge rétrospectivement vécu comme paradisiaque et palpitant.

Fin février, on vit la presse, Xinhua en tête, faire l’apologie de Deng Xiaoping en son mémorable voyage de janvier 1992 dans le Sud, appelant à la reprise des réformes. C’est le point d’orgue d’une campagne de la fraction réformatrice pour relancer la cure de jouvence du système, en panne depuis des décennies. L’enjeu invoqué est de briser la courbe d’enrichissement de la côte sur l’intérieur, des villes sur les campagnes, des possédants (proches du Parti) sur les nouveaux pauvres.

Cette vague est contrée par une autre, prônant le retour aux vertus révolutionnaires. Chef national de la propagande, Li Changchun veut redynamiser le tourisme rouge vers les lieux saints de la période clandestine du Parti, tels Jinggangshan (Jiangxi), qu’il inspectait le 28/02. De même sont lancés (27/02), 9 programmes de promotion de l’esprit de Lei Feng, soldat communiste mort à 22 ans «au service du peuple», fêté tous les 5 mars. Est-ce seulement pour plaire aux vieux leaders ?   Pas si sûr : la Mao-nostalgia croît dans les chaumières, et pas chez les seuls humbles peu éduqués. Avec sa campagne néo-maoïste lancée il y a deux ans à Chongqing, Bo Xilai fait évidemment vibrer une corde émotionnelle forte.

L’engouement peut surprendre. Après tout, en sa campagne rouge comme en celle anti-triades, Bo peut être soupçonné d’avoir agi moins par conviction personnelle que pour assurer sa place au Comité Permanent sous Xi Jinping, en se forgeant un pedigree rouge impeccable.  Mais après 30 ans d’import massif de techniques et de modes de vie de l’Ouest  la génération des « quinqua » ne voit pas tant le bien-être gagné que le prix à payer : pollution, corruption, stress.

Le 29/01, la mésaventure d’un migrant de Chongqing, se réveillant à Dongguan privé d’un rein, a choqué -même si le malheureux s’est ensuite rappelé l’avoir vendu moyennant 20.000¥. Mais 20 ans en arrière, l’entourloupe n’aurait pas eu lieu et laisse un arrière-goût amer, de l’homme devenu «un loup pour l’homme », amputé de valeurs ringardes mais rassurantes.  

Vient s’ajouter ici l’intuition que ce modèle occidental, gaspilleur de ressources dont la Chine est dépourvue, ne tient pas la route. Le Chinois vit l’angoisse du lendemain. Savoir par exemple si ces dizaines de millions de logements dont ils sont propriétaires (où plutôt la banque, jusqu’à remboursement du prêt), ne vont pas voir leur marché s’effondrer, et avec eux, leur bas de laine-retraite.

Dans l’opinion chinoise, toute cette fièvre vient nourrir le souhait d’un « léger retour en arrière », selon une universitaire. Désir confus, perçu « 5/5 » par les franges conservatrices de l’appareil, et qui pourrait profondément inspirer le programme à venir de Xi Jinping.

Ajoutons à ce cocktail un dernier élément : la profession de foi de Zhao Qizheng, porte-parole de la CCPPC (Conférence consultative politique du peuple chinois) qui ouvrait ses portes le 3 mars au Grand Palais du Peuple à Pékin : « la Chine n’a pas l’intention de dupliquer les systèmes politiques de l’étranger ».

Autrement dit, la démocratie à l’européenne ne convient pas à une Chine 30 fois plus grande qu’un pays moyen de l’Europe.

Même si son propre système ne convient plus, perclus de rigidité et de vieux problèmes non résolus, le peuple chinois est condamné à poursuivre son éternel examen de conscience, et chercher sa voie seul, sans copier les autres…


Santé : Lutte contre la pollution – du plomb dans l’aile

Une semaine avant le Plenum, le ministère de la Santé profitait du moment pour faire entendre sa voix.

En 15 ans depuis 1996, les nouveau-nés avec malformation congénitale ont augmenté de 70%. Ce sont 4 à 6% des naissances contre 0,68%aux USA – taux comparable à celui de l’Europe. Sur le 1 million par an de becs de lièvre, cerveaux, coeurs mal formés, hydrocéphales, 30% seront soignés, 30% périront, 40% devront vivre avec leur handicap.

1ère cause : la suppression en 2003 des tests prénuptiaux obligatoires. Depuis, le ministère a pu faire remonter la participation, de 2,9% en 2005 à 31% en 2010. Autres facteurs :  alcool, tabagie, stress, et toujours plus, la pollution, aujourd’hui au banc des accusés.

Guangxi, Guangdong et Henan comptent 500 enfants victimes de botulisme (plomb dans le sang, contaminé par l’air et l’eau). À Shanghai-Kangqiao, 49 mômes de 1 à 3 ans ont été dépistés en septembre. Le 25/02, la mairie de quartier dénonça 3 groupes, Xinmingyuan (pièces auto), Kangshuo (recycleur), et Johnson Controls, géant américain de batteries. Kangshuo, le plus coupable qui avait déjà évacué le site, reçoit l’ordre de le nettoyer. Xinmingyuan et Johnson sont fermés – ce dernier proteste de son innocence, affirmant avoir été innocenté par une étude indépendante de la CEEIA ( China Electrical Equipment Industry Association).

Le pouvoir tente de montrer qu’il agit contre la pollution de l’air.

Le 29/02, il adopte sa nouvelle norme pour les microparticules PM2.5 (les plus dangereuses), avec un plafond de 35 µg/m3 obligatoire en ville d’ici 2030 – à ce jour, 80% des villes demeurent incapables de s’y conformer. Il impose aussi de publier d’ici 2016 leur densité quotidienne. Mais Du Shaozhong,ex-chef du Bureau pékinois de l’Environnement vient gâcher l’instant en affirmant que Pékin n’atteindra jamais la norme à temps, « sauf miracle » !

L’Etat renforce aussi (27/02) l’objectif quinquennal de baisse d’intensité d’émission de CO2, de -18 à -21%. Mais l’objectif reste accessible sans effort spécial, par le simple renouvellement du parc productif. La nation ne gagne pas sa course à l’efficacité énergétique: le but est -16% d’usage par point de PIB, mais en guise de baisse, l’année 2011 a vu… + 7%.

Un autre front est l’économie d’eau. Pékin annonce la fermeture de 800 puits au centre de Pékin pour 2014, dès l’ouverture du canal Sud/Nord. Il est temps : en dix ans, la table aquifère de la capitale a perdu 12m (descendant à 24m), et par endroit, le niveau du sol a baissé de 90cm, endommageant tuyaux et tunnels.

Par ailleurs, deux projets de barrage sur le Yangtzé inquiètent :

[1] l’Etat propose un ouvrage à 1,6milliard de $ à hauteur du lac Poyang (Jiangxi), pour le sauver de disparition. Mais les environnementalistes craignent un désastre de pollution irrattrapable.

[2] À 40km en amont de Chongqing, la mairie presse le lancement du chantier de Xiaonanhai, qui produirait 1,68GW/an. Les biologistes y entendent le glas d’une biodiversité exceptionnelle du haut-Yangtzé. Cette accélération aurait à voir avec la situation précaire de Bo Xilai, le « roi » de cette métropole.

Mais en définitive, ces projets suggèrent aussi que face à l’enjeu lointain du patrimoine naturel, la Chine des cadres de province reste aveuglément fidèle aux profits à court terme des méga-chantiers.


Chinafrique : Les pots cassés du Soudan

Avec son théâtre, la crise aurait pu être une simple dispute, si ce n’était au Soudan qu’elle éclate, au sortir d’une guerre civile et de la partition en deux Etats – le Sud gardant 70% du pétrole. Les accords prévoyaient que Khartoum (Nord) laisse sortir le pétrole de Juba (Sud) via ses oléoducs. Mais par discorde sur le montant du péage, il en a confisqué pour 0,8MM$, et Juba a fermé le robinet. Puis le 19/02, il a expulsé Liu Yingcai, PDG de Petrodar (le consortium sino-malais), accusé de complicité.

Or le geste lèse tout le monde, Juba compris : par les deux-tiers des 350.000b/j produits au Sud, Petrodar paie 98% du budget du jeune Etat, et avec 46% des parts (CNPC+ Sinopec), la Chine est majoritaire au consortium … Mais Juba semble sûr que Liu, issu de la CNPC, la compagnie nationale pétrolière, qui a de gros intérêts au Nord, a « pactisé avec l’ennemi ». Il soupçonne aussi la CNPC (malgré ses démentis) de vouloir soutenir un projet de nouveau pipeline nordiste pour détourner 120.000 b/j de « son » pétrole…

Coincé, Khartoum dépêche son ministre des Affaires étrangères A. Karti à Pékin (26-28/02) pour le prier de faire le médiateur, au nom de l’intérêt commun, et de «puissances étrangères manoeuvrant pour spolier Soudan-Nord et Chine de la manne du Sud». 

 Par son attitude, Pékin fait comprendre que l’enjeu ne lui échappe pas : Xi Jinping en personne a reçu Karti… En fait, l’accord est inévitable. Juba n’a d’autre choix que de trouver l’accommodement avec «la main qui le nourrit». La Chine va devoir faire ce à quoi elle excelle – aider les 2 parties à fixer un prix et des règle du jeu. Elle y a intérêt : 5% de son or noir en dépendent.


Politique : Corée du Nord — le retour des pyjamas – Mickey, et de l’AIEA

Perdus dans les rayons, des clients maigres hésitent entre chips et pyjamas «Mickey», cachant mal le brillant dans leurs yeux. Nous sommes dans le quartier Kwangbok à  Pyongyang coeur du dernier bastion stalinien.

Ouvert le 05/01, ce supermarché en JV à majorité chinoise (65%), qui change au noir euro, yuan et billet vert, est un testament du dictateur Kim Jong-il, qui y fit son ultime apparition en déc. 2011. Ces produits importés ne sont pas pour tout le monde : le pot de miel vaut 10 jours de salaire (à 10$) et la bouteille de vin chinois « Great Wall », 26 jours. Mais c’est le lieu mythique de la naissance de la société de consommation : en 2011, les échanges avec la Chine ont bondi à 5,1MM$ (+70%), accélérés par la construction de routes transfrontalières. Pékin désenclave la Corée du Nord.

Du « Cher Leader » reste un autre héritage. Corée du Nord et USA ont repris (24-25/02) les palabres à Pékin, qui sert d’entremetteur. Il s’agit de détourner la Corée de la voie folle où elle s’est jetée en 2009, rompant les pourparlers à six pays, chassant les inspecteurs nucléaires de l’AIEA (Agence Internationale de l’Energie Atomique), et multipliant les provocations (tests nucléaires, enrichissement d’uranium, lancements de missiles-longue portée, bombardement d’une île sudiste).

Quoique secrète, la démarche à trois ne date pas d’hier. Durant plusieurs voyages en Chine, Kim Jong-il avait été persuadé de retourner discrètement aux négociations. Une rencontre en décembre avait failli aboutir, interrompue par le décès du dictateur. Et voilà que le 29/02, H. Clinton annonce depuis Washington un 1 er pas qui change tout. Les quatre jours de délai ont pu être nécessaires pour le faire valider par l’appareil nordiste. Pyongyang se retire des tests nucléaires et de missiles, de l’enrichissement nucléaire, et accepte le retour de l’AIEA. Les USA offrent 240.000t de nourriture pour la population, et promettent plusieurs réacteurs nucléaires, en échange d’un comportement positif, vers un traité de paix.

C’est que la famine hante toujours au « Pays du matin calme », ne pouvant se nourrir, surtout sous collectivisme et climat sibérien. Affamés, ils sont entre 50.000 et 100.000 réfugiés chaque mois, à passer la frontière – la Chine en renvoie de force 5000/mois. Au grand dam de Séoul, qui craint que ces rapatriés ne soient punis. Pékin répond que ces transfuges récidivent parfois, jusqu’à « des douzaines de fois ».

Autre tradition qui perdure : les exercices militaires mixtes annuels Corée du Sud-USA (27/02-09/03), et les menaces fanfaronnes du Nord, de « frappes de rétorsion puissantes ». Ceci suggère que Kim Jong-un, le jeune « glorieux leader » (29 ans) n’a pas encore les coudées franches face aux faucons de l’Etat major, qu’il doit convaincre de sa fermeté. Enfin, derrière toute cette routine, c’est l’élément nouveau, d’espoir qui domine, piloté par une Chine lasse de devoir  maintenir son vassal la tête hors de l’eau.

Un dernier point, et non le moindre, pour B. Obama, en pleine campagne électorale, c’est une victoire personnelle… made in China, et dont il sera redevable !


Argent : ANP – chronique des riches et du Weibo ANP

L’agence Hurun vient de faire un joli coup en publiant avant le Plénum la liste des plus riches élus.

Le Top 70 pèse 566milliards de ¥ (+12% qu’en 2010), 13 fois la fortune des 660 principaux édiles américains, Obama inclus.

Parmi eux, Zong Qinghou (eaux Wahaha, 68 milliards ¥), Mme Wu Yajun (immobilier Longfor, 42 milliards ¥), voire, murmure-t-on, 33 milliards ¥ à la famille de Wen Jiabao.

L’arrivée des riches à l’ANP (Assemblée Nationale Populaire) et à la CCPPC (Conférence Consultative Politique du Peuple chinois) fut favorisée par Jiang Zemin dans les années ’90, pour mieux les contrôler. En retour, elle leur assure respectabilité, contacts et plus de protection face à la loi. Mais elle peut nuire à l’image «populaire» des assemblées.

Autre bruit de couloir au Palais du Peuple : la fronde de Charles Chao.

Le 28/02, ce PDG du portail Sina avertit que la suppression de l’anonymat des adeptes du Weibo (le twitter chinois), passe mal.

Depuis janvier 2012, 40% des entrants n’ont pas décliné leur identité. La procédure est obligatoire au 16/03, et rétroactive. Mais avertit Chao, il y aura de la casse. Faute de confiance dans les hordes d’agents de l’harmonisation, les internautes risquent de se replier sur d’autres formes d’échanges, téléphone, l’e-mail.

Le manque à gagner potentiel est lourd. Les Weibo sont déjà 310millions, sur les 500millions de surfeurs chinois. Les abonnés au mobile passent cette semaine le cap du milliard.

D’ici 2020, passant au smartphone, tous devraient être minibloggeurs. C’est ce marché immense qui est en jeu, poule’aux oeufs d’or que Chao prie le régime de ne pas tuer !


Politique : ANP – agenda et dernière ligne droite

Branle-bas à l’aube des Plenums de la CCPPC (Conférence Consultative Politique du Peuple chinois) et de l’ANP (Assemblée Nationale Populaire) qui s’ouvrent les 03 et 05/03.

Sur les dents, la police est aux portes de Pékin pour tamiser les entrées, refoulant les véhicules extérieurs, vérifiant l’alcoolémie des chauffeurs. Du 10/02 pour un mois, 15.000 apparatchiks ont été dépêchés dans 5.010 villages du Hebei en mission  de « weiwen » (维稳, maintien de l’ordre), afin d’empêcher tout candidat pétitionnaire de monter à la capitale déposer sa plainte.

L’ANP surtout, sert d’échiquier aux futurs leaders.

Sept gouverneurs sont confirmés à leur poste, d’autres font leur baptême du feu : Su Shulin, 49 ans, au Fujian, Zhang Qingwei, 50 ans, au Hebei.  Ils se placent dans la course pour l’après Xi Jinping, en… 2022, aux côtés de Zhou Qiang, 51 ans, secrétaire du Parti au Hunan et surtout Hu Chunhua, 48 ans, secrétaire pour la Mongolie Intérieure, un favori de Hu Jintao.

Wen Jiabao, le 1er ministre, ouvre le bal (05/03) par son ultime « discours de l’Etat de l’union », qui sera mouliné dans les groupes de travail et voté en fin de session avec d’autres rapports (celui du budget, du Juge et du Procureur suprêmes, etc). En cette enceinte conciliante, l’unanimité n’est pas rare… La plus forte opposition, en 1992, fut celle au barrage des Trois-Gorges : abstentions, rejet et votes nuls avaient fait 30% des voix. 

Par rapport aux années précédentes, le populisme semble davantage présent – pour redonner du coeur à des masses plutôt moins satisfaites, avec 180.000 manifs en 2011. On a vu  (cf. p.3) le renouvellement des normes de pureté de l’air. Puis Feng Zhenglin, le ministre des Transports présente un plan sur deux ans pour négocier des conventions collectives aux deux millions de chauffeurs de taxi, brandissant sans cesse la menace d’une grève, et écrasés entre les groupes qui les exploitent et la concurrence déloyale des taxis au noir.

Côté législatif, les juristes se réjouiront de la révision de la loi de procédure criminelle qui a pu être amendée par les élus et non discrétionnairement par les cadres, comme par le passé. Ces élus ont pu bloquer une « clause de disparition » qui permettait six mois de détention discrétionnaire, sans en notifier les proches. Si jamais le texte passe, cette latitude sera limitée à 24h, voire 37 jours, dans les cas « criminels ».

Un autre gros dossier, est le projet de loi de l’audit, coïncidant avec le renouvellement des JV des quatre groupes mondiaux (KPMG, Deloitte et E&Y, cette année, PWC, en 2017) qui emploient chacun 10.000 auditeurs entre Chine, Taiwan et HK. Pour le ministère des Finances, l’enjeu est immense : l’audit de toutes les affaires chinoises y compris hors frontières, et l’emploi de 180.000 auditeurs aujourd’hui, 250.000 en 2015 (puis à terme, 12 millions, avec les emplois dérivés). Le levier est simple : rendre obligatoire le diplôme comptable national, en mandarin. Les quatre grands occidentaux tentent de jouer les prolongations, argumentant que la Chine n’est pas prête…

Dernier sujet, le plus lourd, et le moins présent : le Président de la Banque mondiale, Robert   Zoellick, a présenté (27/02) un rapport avertissant la Chine de changer, sans tarder davantage, de modèle de croissance, sous entendu, en dérégulant crédit et droit du sol.

Mais le sujet sera-t-il abordé durant les sessions ? À ce stade, rien ne permet de le supposer.


Petit Peuple : Nankin : « J’ai vu danser le loup, l’aigle et la tigresse »

  Amy Chua

 Le 23/01, He Lisheng, homme d’affaires de Nankin, était en vacances aux USA en famille. Aux amis, il prépara des voeux de bonne année du Dragon, comme ils n’en avaient jamais vu. Sur internet, sa vidéo fit un tel choc qu’elle fut visitée par des millions, tandis qu’il s’imposait en Chine sous le surnom totémique de « papa-aigle ».

Le film était en extérieur, par -13°C, sous la neige de New York. En petit caleçon et baskets, Yide, son garçon de 4 ans, trottinait derrière lui (en survêt), pleurnichant, grelottant, bleu de froid, implorant d’arrêter… La scène durait 2 interminables minutes.

Yide souffre de légère paralysie cérébrale, séquelle de naissance prématurée. Pour prévenir un rachitisme intellectuel, son père fort de son diplôme de pédagogie et de  7 ans d’enseignement, a conçu un entraînement extrême, jogging, natation, randonnées. Il en est très fier : « l’aigle ne prépare pas son aiglon autrement. Il le colle au bord du gouffre, le pousse à coups de bec, le force à dépasser ses limites, et ses attentes sur lui-même ».

He Lisheng n’est pas seul à prôner cette école à la dure, vieille tradition chinoise. Il y a encore la « mère-tigresse », universitaire comme lui.

Prof de Droit à Yale, Amy Chua (cf photo) impose à ses deux filles une longue liste d’interdictions : ni sorties, ni notes en dessous de «A» (20/20) sous peine d’infinis pensums de maths. Ni option théâtre à l’école, ni TV, ni jeu d’ordinateur, ni guitare – mais violon  et piano (obligatoires). Amy n’a nul souci à rabaisser ses filles en public : « pourriture » « boudin ». C’est pour leur rendre service.  Commodément, elle  se réclame  de Confucius :  les enfants doivent tout aux parents, leur obéir et leur donner de la face.

Idem à Hong Kong, Xiao Baiyou, promoteur immobilier, s’est imposé « papa-loup». En son théâtre imaginaire, il se voit tantôt en cette bête carnassière, tantôt en Général d’une armée antique de 3 mômes, qu’il plie à sa discipline grâce à sa canne, parfaite, car elle fait très mal, sans briser les os. Alléguant qu’« avant 18 ans, les enfants sont comme des bêtes, incapables de distinguer le bien du mal », il leur interdit tout : amis, argent de poche («inutiles»), clim’ par 40° à l’ombre («ça les endurcit»). Xiao aime qu’on le traite de loup : pour lui, l’animal a l’air féroce, mais est en fait sage et tendre avec sa progéniture. En somme, conclut-il, « ma brutalité est toute par amour ». Ben voyons !      

Parmi  les 3 parents de proie, seul He, l’aigle, n’a pas écrit de livre qui vante ses méthodes. Mal lui en prend,  car les ouvrages des autres sont des Best-sellers, fort prisés dans cette société où l’autoritarisme reste une valeur profondément enracinée.

Ils provoquent malgré tout de vives protestations. Aux USA certes, où au lieu du «père fouettard», pour effrayer les enfants pas sages, on menace « d’appeler Amy Chua». En Chine, Lu Qin, écrivaine des ados croit que ces tortures ne servent qu’à nourrir le besoin de compensation de leurs auteurs, tout en avertissant du haut risque qu’ils prennent à l’avenir : cavale, foyer ruiné, voire parenticide de la main de l’enfant vengeur. D’autres pédiatres, tel Zhu Zonghan, montent au créneau pour relever l’absence de toute preuve scientifique des bienfaits supposés de la course tout nu pour le développement du QI. Ce que corrobore Xu Pengfei, son collègue médecin pékinois, qui relève l’absence de lien biologique entre gymnastique et croissance des neurones.

Mais c’est de Nankin, ville natale de He Lisheng, que jaillit la flèche du Parthe contre le papa aigle bourreau. Zhu Qiang, professeur à l’Université Normale établit qu’assimiler le bizutage à « l’essence de l’éducation traditionnelle chinoise » est une contre-vérité, et que la Chine antique elle- aussi, a su pratiquer le respect des droits des enfants.

Ce qui n’empêche He Lisheng de persister, et de rappeler le proverbe 不打不成才 bù dǎ bù chéng cái), «c’est par les fessées que rentre le talent», pour conclure, sûr de son fait, que « l’Histoire (lui) donnera raison ».

Peut-être, peut-être pas. En tout cas, cette histoire est là pour illustrer les nouveaux parents chinois, qui prennent le contrepied des mamans-gâteaux de naguère, des papas qui passaient tout à leurs petits tyrans. Et comme le dit pertinemment une lectrice, les deux forment le recto et le verso de la parentalité chinoise de demain. Tous les deux en plein dans l’excessif – en quête inquiète de l’âme chinoise.

Photo : Amy Chua et ses filles