Le Vent de la Chine Numéro 12

du 13 au 20 avril 2003

Editorial : Pneumopathie – Pékin, dépassée !

«La Chine est totalement capable d’endiguer l’épidémie de SRASPCC et Gouvernement ont pris à temps une série de mesures pertinentes, avec des résultats évidents… Peuple et gouvernement chinois accueillent chaleureusement les amis touristes/businessmen du monde »…

Par ces propos lénifiants (6/4), Wen Jiabao le 1er Ministre a exprimé la volonté de minimiser la crise. Mais cette fois, à un degré peut-être jamais vu dans l’histoire moderne, cette «méthode Coué» est démentie par la base (professionnels, presse) et par l’étranger. A Pékin, le docteur Jiang Yanyong dément les « 4 morts et 19 cas» officiels, évoquant 9 morts et 149 cas, rien que sur 4 hôpitaux militaires. Avec 53 morts et 1280 cas admis, la Chine supporte 50% du bilan mondial, 75% avec Hong Kong: la fronde de l’opinion,malgré les risques personnels, est révélateur d’un sentiment d’urgence!

Un enjeu se profile: la semaine du 1/05 où, en 2002, 70M de touristes avaient dépensé 3,5MM$ (7% des recettes annuelles). L’OMS avertit le 3/04 : « Nous espérons que la Chine réalise la portée qu’aurait une telle migration, alors que l’infection n’est pas sous contrôle! » Or Pékin, à ce jour, n’a émis aucune alerte ! Cela dit, il n’est pas sûr que l’alerte soit nécessaire : les agences de voyage locales sont déjà au chômage technique. Le best-seller en librairie (100.000 ex. en quelques jours),  est «le SRAS, pas si grave!», expliquant comment éviter la pneumopathie «par la sagesse, du porridge et des plats de viande». Révélant ainsi naïveté, ignorance, mais surtout l’angoisse omniprésente : « nous avons tous peur », dit sans fard un acheteur!

Pourtant, les autorités ont tenté de, et failli donner le bon signal. Li Liming, directeur du Centre national de contrôle épidémique s’est excusé (3/04) envers « tout le monde », pour la mauvaise coordination des services et leur incapacité à « fournir aux masses l’info scientifique ». Wu Yi, vice 1er min. en charge du dossier, a monté le 5/04 un « mécanisme national médical d’urgence », composé de 12 sages, destiné à « diffuser les nouvelles médicales et à émettre des alertes précoces ». Dans Pékin-même, 2500 personnes désinfectent en permanence gares, bus, métro, taxis, et un téléphone rouge anglophone médical tourne en permanence (n° 64 21 24 86).

Entre transparence et langue de bois, ces velléités contradictoires, renvoient à un vieux réflexe : «on gouverne mieux, sans discussion! ». Lei Yulan, vice gouverneur de Canton, a déclaré début avril : « en jouant la transparence, HK n’a fait qu’ajouter la panique à l’impuissance ». HK, depuis, paie au prix fort la présence de l’épidémie, ayant annulé 22% de ses vols, vu 140.000 départs en 25 jours et perdu 50% de son commerce, notamment de luxe. Mais la Chine ne risque pas moins, vu l’inquiétude et la méfiance croissantes de l’étranger, et de l’opinion. Le décès à Pékin (6/4) d’un Finlandais de passage, Pekka Aro a fait coup de tonnerre : depuis lors, a été fermé «jusqu’au 5/5». Depuis, dans le sens Pékin-Paris, les avions d’Air France sont pleins. Seul, JP. Raffarin maintient sa visite en Chine (23-24/04), au nom de la « responsabilité » et de l’ «amitié» (T. Blair et D. Cheney ont renoncé). Mais les 100 patrons de sa suite, doivent reporter.

Au plan des affaires, comme à celui des liens mondiaux,la Chine s’apprête à subir des pertes considérables: «au strict minimum», estime Allianz Dresdner Asset Management, « la réponse intolérablement lente des autorités chinoises à l’épidémie va encourager les firmes à repenser la diversification de leur dépendance envers un fournisseur unique »…

Microsoft s’avère un des plus rapides, préparant le redéploiement de la production de ses consoles X-box, de Canton vers le Mexique.

La Chine risque peut-être ici, rien moins que son  rang privilégié pour l’accueil des IDE, conséquence d’une perte de son image de solidité. Prix à payer pour l’absence de réforme politique. Si le ministère de la Santé parvient mal à coopérer avec l’OMS, c’est que les pouvoirs sont régionalement compartimentés, et que toute décision empiétant sur les droits locaux, doit faire l’objet d’entremises byzantines, empêchant toute gestion d’urgence. Or, la malchance veut que la plus grande crise du régime depuis juin 1989 tombe sur la jeune équipe de Hu Jintao,  qui ne dispose pas encore d’un réseau ramifié d’alliés : elle est forcément prise de court!

Enfin, avec une bonne politique d’info, ce virus qui effraie plus par sa nouveauté que par son pouvoir meurtrier et infectant, n’aurait pas tant ému, et en faisant dès le départ appel au monde, Pékin aurait reçu l’aide enthousiaste des meilleures équipes de recherche médicale. Tout ceci laissant, en fin de compte, l’impression d’un dossier mal géré!

 

 


Joint-venture : Rougemont – le quitte ou double !

Ÿ La stratégie de pénétration des firmes en Chine, est dictée—entre autres facteurs- par leur taille- dans l’aéronautique plus qu’ailleurs. En novembre 2002, afin de pouvoir vendre, Embraer (Brésil) se résolvait à ouvrir  avec AVIC-II  une JV de production d’avions à Harbin (VdlC n°37/VII). Servi par son échelle, Airbus peut offrir une coopération aussi attractive mais moins concurrentielle en sous-traitance de pièces, éléments d’ailes, de portes, de train d’atterrissage, carlingue et outillage. Depuis 1985, l’aéronautique chinoise a livré au consortium pour 0,5MM$ de pièces, dont 40% depuis novembre, lors du salon de Zhuhai. Premier bénéficiaire avec 380M$, AVIC-I vient de recevoir (14/03) une dernière tranche de 33M$.

Ÿ  N°2 du jus de fruits au Québec, Rougemont,  entrait en 1995 en Chine (à Pékin-Huairou), 1er étranger sur le créneau. D’abord rentable grâce aux subventions et à une machinerie d’occasion (6,6M$ de profits en 6 ans), sa filiale Seanoble, 125 employés perdit 2,2M$ en 2002, suite à de nouveaux investissements. En novembre 2002, Lassonde la maison mère décida de se retirer. Coup de théâtre : Gervais Lavoie, le directeur-détenteur de 15% du capital vient de lancer, avec soutien financier non précisé, une offre  de rachat du reste des parts.  

NB: très âpre, le marché chinois du jus dispose d’une riche manne en matière 1ère (64Mt de fruits en 2001, n°1 mondial), et en consommateurs solvables. Pour Seanoble,  ce pari est peut-être la seule option : sous 3 mois, faute d’accord au conseil d’administration, la production cessera!

 

 


A la loupe : L’impasse Nord-Coréenne

Fin mars, malgré leurs frappes en Irak, les US stationnaient des milliers de GI en Corée du Sud, en plus des 37.000 présents, dépêchaient un porte-avion, et 16 chasseurs supplémentaires. La raison à ce redéploiement est, bien sûr, la montée du ton chez une Corée du Nord tendue comme jamais, qui vient de sortir (11/4) du Traité de non prolifération nucléaire et prétend, après la chute de Bagdad, changer d’objectif, d’un  pacte de non-agression avec les US vers une force de dissuasion (nucléaire)!

Pyongyang accueillit (1/04) les nouveaux effectifs US, par son 3ème tir inopiné de missile depuis février, cette fois vers la mer Jaune – et la Chine qui, prétextant une « avarie technique », coupa 3 jours durant  l’oléoduc vers son petit allié, (Pékin livre à la Corée du Nord 1Mt de pétrole/an).

Ce qui ne l’empêcha pas de bloquer 8 jours après, une proposition de résolution des US, soutenue par Paris et Londres au Conseil de Sécurité, de con- damnation de la Corée, suite à sa reprise de la course à la bombe. Cette semaine, d’intenses tractations se déroulent entre NY (ONU) et Pékin, autour de la Corée du Nord. Auteur de 70% de l’aide à Pyongyang, la Chine détient une influence indéniable : depuis la guerre d’Irak, Pyongyang s’abstient de déclarations grandiloquentes, ce dont G.W. Bush a  discrètement remercié… Hu Jintao! US et UE attendent le moment de voir la Chine lâcher l’encombrant voisin. Tout comme Séoul qui dépêchait coup sur coup à Pékin son conseiller à la Sécurité Ra Jong Il (4/04) et son min. des Affaires étrangères Yoon Young-Kwan (10-12/ 04), et Tokyo qui y envoyait (8/04) un diplomate, Yoriko Kawaguchi. Ce que veut Pékin :

? l’ordre, et avant tout, éviter des frappes US en Corée, pour l’instant peu vraisemblables, mais pas à exclure, et

‚ éviter la nucléarisation de la péninsule, qui entraînerait celle du Japon!

La question ultime étant de savoir jusqu’à quel point Pékin voudra coopérer avec Washington dans ce but—jusqu’au la chute de Kim Jong-il?

 


Argent : le nouveau riche chinois, vu par les chinois

— Jusqu’en 2002, Forbes publiait sa liste annuelle des 100 fortunes. Mais après la campagne “anti-riches fraudeurs du fisc”de Zhu Rongji (été 2002), vint le retour d’hélice initié par ces personnages punis, mais au bras long: l’auteur de la liste fut remercié et  la version anglaise de Forbes menacée d’interdiction (la revue US s’apprête à rebondir par une édition en mandarin).

A présent, un groupe chinois se glisse dans la niche : Nouvelle Fortune (Canton) sort son propre palmarès des 400 célestes fortunes.  Larry Yung, PDG de Citic Pacific demeure n°1 avec 736M$, soit 114 de moins qu’estimé par Forbes en 2002. N°2 : Lu Guanqiu, patron de Wanxiang (pièces auto, 631 M$) suivi de Huang Guangyu, boss de Pengrun (immobilier, électroménager, 564M$). Dans la botte des 7 géants dépassant les 350M$, une femme, Chen Lihua (Fu Hua, 464M$). Ensemble, ces 400 chevaliers d’industrie pèsent  36,5MM$  ( x3 le revenu du Guizhou en 2001). Près de 50% ont moins de 50 ans. 17,5% sont édiles (ANP ou CCPPC), et 15% du Zhejiang, province côtière.

Ÿ Suite à un effort immense, la Chine qui n’avait pas d’autoroutes en 1987, détient à présent le 2d réseau mondial avec 25.000km. D’ici 2020, le ministère des Communications prévoit le triplement à 70000 km, pour desservir toutes les villes de plus de 200.000 habitants (contre 60% aujourd’hui): essai de rattrapage du retard face à l’Occident (US, RFA), lequel a déjà  raccordé ses villes de 50.000, voire 30.000 âmes. Le tronçon dernier-né vient d’être ouvert à Canton, 110km montagneux, au coût de 682M$, sur l’axe Beijing-Zhuhai.

Dans cette course aux infrastructures routières à haute performance, Shanghai (sans surprise) tient la corde : le 1/04 fut entamé le périphérique intermédiaire, à 8 voies sur 70km à travers les 2 rives du Huangpu. Opérationnel en 2007, le projet coûtera 1,45 MM$ côté Ouest (Puxi) – le budget côté Pudong reste à établir. La Shanghai Mid-ring Co. (0,5MM$ d’actifs) a charge de lever les fonds, de construire et de reloger 4000 familles. Shanghai prépare aussi le percement d’un tunnel de 17km de Pudong vers l’île de Chongming (1200km², 20% de son territoire), moyennant 1,5MM$ —achèvement prévu en 2007.

Ÿ Pour 2002, le bureau national d’audit a épluché les comptes de deux banques publiques—CCB (20 branches) et ABC (2000 agences). 74 guichetiers indélicats furent épinglés, pour 273M$ de prêts à tarif d’ami ou usuraire (51 cas)  88 comptes illégaux (12M$) valurent à la CCB 2.3M$ d’amende, et le paiement des taxes oubliées. Contrairement aux apparences, le bilan est encourageant: en 2000, la CCB avait été taxée de 70M$, et l’ABC se voyait reprocher 33 fraudes, pour 1,7MM$.

NB1 : pour 2003, ce sera à la banque ICBC et à  China Life (assurance) d’être passés au crible.

NB2 : L’“assagissement” des banques, leur grande lessive interne, font prélude au passage en bourse -annoncé dès février, pour la CCB.

 

 


Pol : la tentation des ports russes pacifiques

— Citée par la CCTV, une étude portant sur 28 provinces et villes croit voir plus de 33% des enfants des villes chinoises, atteints de saturnisme (plus de 100 mg de plomb/litre de sang), avec des combles atteints au nord (Harbin, 65%) et au sud (Shenzhen, 48%). Ce mal invisible, se traduisant par des diarrhées, des étourdissements et à l’extrême, une baisse de QI, est dû aux aliments, aux vapeurs d’essence et aux peintures au plomb sur les jouets et crayons (mâchouillés). La révélation fracassante est révisée par le prof. Yan Changhai (Shanghai) qui évalue les taux à 20% dans sa ville, et 25% en moyenne en Chine. Mais clairement, la Chine sur ce dossier, court un risque et a une pente à rattraper : des nouvelles lois, des études sont à l’horizon.

Ÿ Après 2 ans 1/2 d’absence imposée, on reparle d’un retour de la bourse de Shenzhen sur le marché des cotations nouvelles en parts A (réservées aux chinois). Raison : la pression locale, les 100 demandes en souffrance, l’incapacité de la CSRC, depuis octobre 2000, à offrir à Shenzhen, en compensation, l’ouverture d’une bourse des valeurs technologiques. La manoeuvre permettrait aussi d’alléger la pression sur la bourse principale, Shanghai, en orientant l’épargne vers des PME de qualité. Les shenzhenois disent à qui veut l’entendre, que le feu vert est “à 90% acquis”. A  Shang Fulin, nouveau boss de  la CSRC, de trancher!

Ÿ Le Dongbei (nord-est), Jilin et Heilongjiang manque de ports. Dalian (Liaoning) étant  trop au sud pour exporter le charbon du Tunangan vers Japon et Californie. Depuis des années, les négociations piétinent pour ouvrir une route maritime depuis les petits ports de Posyet et Zarubino à moins de 100km de la frontière. Le gouvernement local de Russie pacifique est hostile. Dernièrement, Pékin a doublé la mise, en demandant à Moscou et aux groupes gestionnaires des ports, la reprise des concessions.

Ce fut, une fois de plus, l’échec : MDM, titulaire de Posyet et Universe-Holding (Zarubino), refusent d’aider la concurrence, ces ports exportant le charbon sibérien. Moscou quant à elle se déclare prête à examiner “toute formule n’empiétant pas sur sa souveraineté”. Le court terme joue contre la Chine, puisque le trafic local double en 2003, boosté par la guerre d’Irak et les coûts d’assurance maritime. Mais à long terme, la question de fond est posée, d’une Russie pacifique en friche, face à un Dongbei vibrant de potentialités!

 


Temps fort : Mort annoncée d’une pièce d’identité

En 1958, pour ancrer le paysan à sa glèbe, le Président Mao Zedong décrétait le 戶口 hukou: durant  45 ans, ce statut devait restreindre fortement la liberté de mouvement – et l’exode rural.

Depuis le 1/04, à Pékin comme à travers de nombreuses provinces, le système est caduc. Suite à des tests menés au Jiangsu, au Shandong et dans l’Anhui, Pékin démantèle le hukou  rural, en offrant la citoyenneté

[1] aux banlieusards nés après le 1. janvier

[2] aux collégiens

[3] et aux adultes dotés d’un contrat de travail et d’un domicile fixe. Dans le grand Pékin (100km de périmètre), 3,3M (29% de la population) pourront convoler et vivre avec un (e) citadin(e),fréquenter lycées et maternelles, toucher allocations, primes de recyclage etc.,  privilèges déniés jusqu’alors au cultivateur. 

La nouvelle est positive, éliminant  la citoyenneté à 2 vitesses. Mais le paysan craindra de perdre son allocation rurale, et autres primes annoncées sous la férule bénigne de Hu Jintao, qu’on dit ayant la fibre verte. Pour commencer, on ne s’attend qu’à 100.000 passages/an de «pékinois des champs» à « pékinois de la ville ».

Déjà site d’une réforme administrative in vitro (cf VdlC n°3), Shenzhen va plus loin en légalisant dès avril la réunion des familles sur son sol : la voisine de HK a septuplé depuis 1987 -elle abritait alors 0,5M habitants. La ville offre aussi le prix de gros aux PME en naturalisant d’un coup leur personnel au-delà de 20 personnes (privilège réservé jusqu’alors aux Entreprises d’Etat). En outre, les  universitaires juste diplômés pourront  s’enregistrer sur place pour chercher du travail, sans perdre leurs droits dans leur ville d’origine: Shenzhen s’offre un «accueil des cerveaux», à la carte!

Enfin si le but est l’enrichissement du fermier, la fin du hukou ne suffira pas. Le professeur Wang Taiyuan rappelle les autre étapes obligées: équiper les banlieues, créer des emplois, revaloriser les prix – inverser 50 ans de priorité aux villes!

 


Petit Peuple : Wuhan—le renard et le tigre…

— Wuhan (Hubei) s’émeut contre l’injustice -sentiment éternel, mais qui change au contact des temps modernes : non plus l’arbitraire du cadre contre l’individu, mais celui du consortium contre la PME. Il y a quelques temps, le commissaire du quartier de Wuchang accepta le poste de vice-PDG d’un centre d’expo-vente du groupe Ouyada. L’arrangement amiable provoqua une quasi-émeute des échoppiers du coin : avec un patron commerçant le jour et policier le soir, la grande surface se voyait à 100% protégée de toutes les tares de la société mutante: du chapardeur, du mauvais fournisseur ou payeur, des taxes illégales et du racket de la pègre comme des ronds de cuir. Les artisans accusent le fonctionnaire d’outrepasser sa fonction en prenant ce mi-temps privé… Le policier prétend effectuer la noble mission de “stabilité publique” à titre “honorifique” (ce que nul ne croit), et que de toute manière, “les gros payeurs d’impôts locaux ont tous les droits”: tout est dit! Les PME se vengent en murmurant le proverbe Hujia huwei 狐假虎威 : « le renard exploite la force du tigre » pour les croquer, poulets!