Le Vent de la Chine Numéro 22

du 25 juin au 1 juillet 2000

Editorial : Zhu Rongji, l’Européen

Le voyage du Premier Ministre Zhu Rongji en Europe de l’Ouest (27 juin/11juillet) répond à une symétrie soigneusement soupesée au sein du Parti Communiste Chinois.

En mai, Jiang Zemin, le n°1, avait « fait » le Proche Orient. L’avait suivi Li Peng, le n°2, (qui vient d’achever une mission à travers l’Europe de l’Est et l’Asie Centrale). Zhu le n°3, part à présent pour l’Allemagne, l’Italie, le Bénélux et la Bulgarie: la hiérarchie politique est respectée.

Cette mission permettra d’affiner l’accord sino-américain (une session est prévue à Bruxelles avec le Président de la Commission européenne, Romano Prodi, et le responsable du dossier, Pascal Lamy).

A Rome, une audience est probable avec le Pape, Jean Paul II qui serait (Zhu vient de le suggérer) bientôt invité en Chine : la normalisation est proche, avec pour conséquence, la fermeture de la Nonciature Apostolique à Taibei.

A l’aube de sa mission, Zhu a accordé une rare série d’interviews des 4 pays hôtes. Une manière de remettre en parité diplomatique avec les Etats-Unis, l’Europe, jusqu’ alors jugée moins prioritaire.

Zhu a peut être voulu aussi rehausser sa propre image à l’étranger, un peu ternie en 2000 par des prises de position conservatrices. Toutefois, ici, sa marge de manoeuvre est mince. Historiquement, se montrer proche d’une sensibilité occidentale, n’a jamais été payant pour un leader chinois.

De plus, Zhu a déjà clairement explicité cette année, quel serait son choix, s’il devait opter entre sa popularité occidentale et sa fidélité au Président : pour ce dernier, dont sa survie politique dépend.


A la loupe : Conjoncture : profiter de l’instant…

Mai, en Chine, a été un bon mois : +11% au commerce de détail (32MMUSD), fruit de la semaine fériée, tandis que la bourse dépassait (17/06) les 50M de comptes (dont 5,6M "nés" dans l’année).

Les exports (janvier – mai) croissaient de 37% mais de 30 seulement en mai : indice d’un frein imposé par l’État à la croissance, dans sa volonté d’éviter la surchauffe spéculative.

Ainsi, il écoule ses stocks d’acier, écornant de 8% les cours du marché à 300USD/t, ce qui lui permet de rafraîchir cette croissance

«à risque», dont le financement grève son budget.

La Chine profite de l’embellie pour placer des emprunts à l’étranger : bons d’Etat Samourai imminents au Japon (170 à 420M USD), emprunt China Construction Bank le 16 juin à Hong Kong (200MUSD sur 5 ans, taux flottant)… Manière de vérifier sa crédibilité d’emprunt, après la faillite retentissante du groupe cantonais GITIC (Guangdong International Trust and Investment Corporation) l’an passé. Curiosité tout à fait pertinente : à Hong Kong, au 1er trimestre, les prêts à la Chine poursuivaient leur déclin (25,8MMUSD soit3,7%).

Seule ombre à ce tableau optimiste : l’étranger. De janvier à mai, ses investissements réels, à 12,8MMUSD baissent de 12%, mais ses intentions d’investir bondissent (18MMUSD, +25%), avec le nombre de ses firmes (Joint Venture ou propriété à 100%) : 7700, +22%. Le même flou se reflète dans un sondage (4/06) du groupe Dexin : suite à des erreurs de choix du partenaire, du site d’implantation où à une mauvaise étude de marché, 42% des européens en Chine gagnent moins que prévu, 59% sont profitables -et 50% seulement sont satisfaits de leur fortune chinoise!


Joint-venture : New York, Hong Kong, l’envol d’Unicom

• Deux banques internationales, cet été, renforcent leur action en Chine.

Après avoir rayé en 1999, le pays de sa liste des PVD éligibles pour ses prêts à bas taux, la Banque Mondiale pensait y réduire ses interventions.

Elle vient de débloquer 550MUSD, pour deux projets : l’un à Pékin pour l’amélioration de la qualité de l’air et de l’eau, l’autre à Chongqing pour la protection des ressources en eau potable.

L’Asia Development Bank (ADB) de son côté, après avoir prêté 10MM USD depuis 1986 à des projets d’infrastructures à travers la Chine, ouvre à Pékin (16/06) son bureau permanent, et prépare pour 2001 un prêt de 500MUSD (dont 300 sur ses ressources propres) pour refinancer la Sécurité Sociale. D’ici 2003, l’ADB veut prêter en Chine 3,5MMUSD, dont les deux tiers dans les provinces du Centre et de l’Ouest.

• L’entrée d’Unicom en bourse de New York et Hong Kong (21-22/06) s’est avérée un succès, démentant les sceptiques.

Au prix de départ de 19,99 USD la part, l’objectif de 5MMUSD a été atteint, réalisant l’Offre Public de Vente la plus importante en Asie, hors Japon. En clôture, le titre a monté de 10% à New York , 8% à Hong Kong, attirant surtout des investisseurs institutionnels (groupes de télécom en quête d’accès sur le marché chinois), et a – provisoirement – été boudé par les individuels.

Ce succès s’explique aussi par le soutien de Pékin, désireux de mettre en place une puissante alternative nationale à China Telecom, avant l’entrée à l’OMC.

 


A la loupe : Sécheresse – une cure de cheval, à long terme

L’été est engagé, intolérablement sec, avec ses 13% du terroir brûlés (10 à 20% de la récolte perdue, estimée à 105Mt), ses invasions de sauterelles (sur 3,66Mha, jusqu’à 5000 insectes au m²), ses inondations (34 morts dans le Fujian, 180MUSD de dégâts)

La sécheresse va empirer, annonce la météo, avec la canicule (35 à 38° à Pékin) : du plus vu depuis des décennies!

Afin de pouvoir faire face, d’ici 10 ans, Pékin s’apprête à inscrire au 10ème Plan d’ici septembre son projet de canal Yangtzé / Fleuve Jaune. Le budget prévu, (12MMUSD) est optimiste, avec certaines études de faisabilité absentes. En fait, il ne s’agira pas d’un ouvrage, mais de cinq, destinés à détourner vers le Nord 50MMm3 /an (sur les 1000MMm3 /an du débit du fleuve), pour réhydrater le Fleuve Jaune à sec sur 700km, et la moitié Nord du pays.

La section Ouest veut raccorder au Fleuve Jaune trois affluents du Yangtzé (Tongtian,Dadu,Yalong). Trois canaux donc, de 200 à 300km, avec pompage en conduite forcée sous les monts Bayanhar (3 à 4000m!) : ce projet attendra l’émergence de moyens techniques, encore inexistants.

De 1240 km, le canal central, de Danjiangkou sur la Han (Hubei) à Baoding (Hebei), franchir 360 cours d’eau. Le barrage du point de départ, sera haussé à 175m. (Hauteur des «3 Gorges»).

De 1164 km, le canal Est, sur le tracé du Grand Canal,reliera en patte d’oie Yangzhou (Jiangsu) à Huabei et Jianding (Shandong), alimentant 14 villes et 55M hts. Le début des travaux est imminent. Son débit sera le plus fort (18MMm3 /an), mais d’une eau polluée au départ.

De ce projet, on note les dimensions pharaoniques -tout comme les problèmes auxquels il s’attaque. Avant tous travaux, les prix de l’eau seront changés : villes, industries paieront plus cher. Enfin, les incidences sur l’environnement et la faune, incalculables, seront

peu prises en compte: les besoins humains avant tout, coûte que coûte!

 


Argent : Le coup de balai de la CSRC (China Securities Regulatory Commision) )

• Un bon moyen pour raffermir la Bourse, est d’en émonder les branches mortes – en douceur, pour ne pas désespérer les porteurs de leurs titres.

Dès 1999, la CSRC (China Securities Regulatory Commission) avait amorcé le mouvement en isolant dans un marché spécial les firmes cotées, dans le rouge depuis trois ans: elles n’étaient échangeables qu’un jour par semaine, avec fluctuation maximale (+ ou -) de 5%.

La nouvelle étape, au 19/06, a supprimé le plancher de 5% : ces titres peuvent chuter jusqu’à leur valeur réelle – et disparaître. Le plafond demeure, comme garde-fou contre la spéculation. Entre les places de Shanghai et Shenzhen, et les deux marchés "A" et "B" (pour étrangers), 8 Entreprises d’Etat sont dans cette antichambre de la faillite.

• Quatre Entreprises d’Etat d’informatique pékinoises s’associent pour créer Zhongguancun Software (ZS), futur poids lourd du logiciel, doté de 121MUSD. Centek et Huajian tiennent chacun 40%, Founder et Stone 10%.

Grâce à l’expérience de Huajian (leader de la traduction automatique sino-anglaise), ZS espère prendre une part dominante du marché des programmes gestionnaires (dans les secteurs financiers, de la sécurité, des transports et du management).

NB : la toile chinoise devrait devenir dès 2010 la 1ère mondiale en nombre de sites, dépassant l’anglophone. Dans cette perspective, encore dans les langes, le groupe annonce son entrée en bourse.

• Le e-commerce chinois faisait 6,64MUSD de chiffre en 1999 : au 1er semestre, il a atteint 42MUSD, effectuant un bond de 500%, à travers ses 1100 portails de vente. Ceci, en dépit de la rareté des cartes de crédit et des nombreuses fraudes, qui retiennent encore 80% des 10M d’internautes de se risquer aux emplettes en ligne.

Pour discipliner le marché, outre le corset de règlements en préparation, le Ministère des Industries de l’Information vient de créer la CECA (China Electronic Commerce Association), chambre des opérateurs, qui pourront ainsi, par l’échange d’expérience, gagner en professionnalisme et en outils techniques.

• Autre nouveau né, Jiantai Insurance Brokerage, 1er groupe de courtage en assurances, licencié par la CIRC (China Insurance Regulatory Commission).

Depuis le 16/6, il offre à travers le pays tous les produits, dans une gamme de compagnies, de l’assurance-vie à la réassurance en passant par la gestion de risque. Déjà doté d’une licence, deux autres groupes, Shanghai Dongda et Guangzhou Great Wall, s’apprêtent à ouvrir.

 


Pol : Président Kathami : une fructueuse visite

• Le 22/06, deux catastrophes furent causées par la conjonction des intempéries et la vétusté du matériel.

En route de Enshi à Wuhan (Hubei), le vol W343 de la Wuhan Airlines a explosé en vol, frappé (croient les enquêteurs) par un éclair. Il s’agissait d’un Yun-7, copie de l’antonov-24 (58 places) dont seule un vingtaine reste en activité : 42 morts, pas de survivants. D’autre part sur un Yangtzé gonflé de crues, par brouillard épais, un ferry surchargé s’est retourné peu avant l’arrivée au port de Luzhou (Sichuan). 200 passagers et marins ont été engloutis, 61 sauvés. Le "capitaine", un fermier, n’avait pas de licence.

• La visite du président iranien Mohammad Khatami à Pékin (22-27/06), était la 1ère à ce niveau depuis 1992.

Cinq accords bilatéraux ont été signés, portant notamment sur l’énergie, l’industrie minière et le tourisme. Une liste de projets ont été discutés, qui, s’ils sont tous signés, feront de la Chine le 1er partenaire commercial de l’Iran.

En 1999 les deux pays ont échangé pour 1,3MMUSD, tendance en hausse de 40% durant janvier-avril. On parle de "rouvrir la route de la Soie", et en tout cas celle de "l’or noir" en construisant un oléoduc d’un important gisement du Kazakhstan, contrôlé par la CNPC (Compagnie Nationale Pétrolière), vers la Mer Noire, la plus courte route vers l’Europe.

Cette coopération aborde également le volet politique : Khatami et Jiang déclarent la guerre tous azimuts au "terrorisme sous toutes ses formes" et à la drogue. L’Imam-Président se rend au Xinjiang, avec le soutien de Pékin : il s’agit de rallier à son chiisme (modéré) les militants ouighours, attirés par un Islam sunnite, volontiers violent, d’inspiration afghane (Taliban).

• Défiant les avertissements américains, la Chine avait vendu en 1993 au Pakistan un réacteur nucléaire de 300Mw, conçu sur le modèle de Qinshan I (Zhejiang).

Construit depuis lors à Chashma, l’unité vient d’être démarrée à basse puissance, et sera opérationnelle à 100% d’ici décembre.

De conception et financement à 100% chinois, ce réacteur aurait été transféré "au prix du marché" (non révélé). Quoique Chashma soit inutile dans une optique d’équipement nucléaire militaire, il est le fruit d’une ancienne coopération politique.

La Chine espère livrer une autre unité à Islamabad. Sur pression américaine, les négociations sont pour l’instant gelées.

NB : avant Chashma, le Pakistan a déjà acquis un premier réacteur nucléaire canadien, aujourd’hui en activité.

 


Temps fort : Emigration: quand une tradition devient fléau…

La tragique découverte (19/6) à Douvres d’un camion de 58 émigrants chinois asphyxiés, éclaire le combat, toujours plus âpre, entre une tradition chinoise séculaire de l’émigration, et l’Ouest soucieux de préserver ses emplois et son bien-être : ce peuple de 20% de la planète, ne parvient pas à contenir la lame de fond des départs clandestins!

La filière la plus forte part du Fujian, par rafiots vers les Amériques, par trains/camions vers l’Europe de l’Est (moins équipée pour faire face) : en Tchéquie ou Yougoslavie – où 40.000 chinois vivotent, attendant l’occasion de passer à l’Ouest.

Autre moyen : l’avion, nanti de faux passeports (bien imités). Les visas sont faux, "vrais-faux" (émis par des consulats peu scrupuleux), ou bien abusifs (qu’on a pas pu refuser à une administration chinoise). Bien des embarquements se font par le tarmac, évitant les contrôles à l’aide de policiers véreux (l’un d’eux vient d’être condamné à 18 mois, peine légère).

En 1999, 3000 irréguliers étaient refoulés à Pékin, 1013 à Shanghai.

Le passage vers la terre promise coûte jusqu’ à 30.000USD, l’essentiel payable à l’arrivée – souvent en travail forcé. Les  shetou ("têtes de serpent", passeurs), sont une mafia organisée (7 à 10 gangs, vers le seul Royaume-Uni.) à la tête d’un marché de 4MMUSD/an.

Le resserrement des frontières des dernières années n’a pas endigué le mouvement qui continue – en prenant plus de risques.

Paris veut proposer pour sa Présidence du Conseil Européen au 1er juillet, l’intensification de la lutte commune contre les réseaux et l’introduction accélérée d’un droit d’asile communautaire.

Craignant d’être désignée comme plaque tournante de l’exil chinois, Hong Kong vient de faire une rafle : 30 arrestations…Tout ceci n’ôtant rien à la racine du problème : le décalage toujours plus flagrant des niveaux de vie, entre mondes "riche" et "pauvre"!

 


Petit Peuple : L’octuple braderie de A–hua

A-hua, paysanne du Hunan, peut revendiquer le titre (pas forcément enviable) de recordwoman mondiale dans une catégorie insolite : celle de la femme la plus vendue, l’ayant été huit fois en 13 ans. A 16 ans, en 1985, elle fut mariée (moyennant dot qui en Chine, va aux parents) à Li, laboureur de Shimen, son village. Elle en eut deux enfants. En 1991, descendue à Canton chercher du travail, elle fut victime de deux ouvriers qui lui firent miroiter un job « trois fois mieux payé » que le sien : c’était pour la kidnapper et la fourguer (1400Y) à Wang, paysan. Découvrant après trois semaines qu’elle s’était faite stériliser, Wang la repassa (1700Y) à Liang, son voisin.

En 1994, Liang la céda (2300Y) à Peng qui, bon coeur, la laissa en 1996 retourner chez son mari. Lequel, hélas, s’était consolé ailleurs : il légalisa la séparation et garda les enfants. Elle retourna chez Peng. Tout semblait réuni pour la paix du ménage, mais voilà qu’en novembre 1998 en route pour le marché, elle fut à nouveau enlevée par Chen, un malfrat, qui ne put en tirer que 80Y de Gao, autre rural. ² Puis il se ravisa, la rattrapa et la replaça (300Y) auprès de Liu.

 

Pendant ce temps là, Peng (fil rouge de sa vie amoureuse) battait la campagne pour la retrouver : ce qu’il finit par faire en juillet 1999, mais sans pouvoir aligner les 1000Y qu’offrait Huang, dernier candidat acquéreur. Peng alors, sentit dafaleiting  "tonner la foudre" (il prit la mouche). Il appela la police, qui coffra la bande. Il fit alors ce qu’il eût pu faire plus tôt, en passant à A-hua la bague au doigt, mettant un terme à cette saga, qui reste muette sur l’énigme essentielle : était-ce la beauté ensorcelante de A-hua, son ingénuité ou sa séduction qui provoqua toutes ces années d’incroyable guigne?

 


Rendez-vous : Salon de l’équipement et de la machine outil

• 27-30 juin, Pékin : Salon Électronique/Défense

• 27-30, Pékin : Exposition internationale du EBusiness

• 27-30, Pékin : Salon des Vins et Spiritueux

• 28 juin-2 juillet, Pékin : Salon de la Machine Outil