Le Vent de la Chine Numéro 29

du 29 août au 4 septembre 1999

Editorial : La fausse langueur estivale

L’apparente nonchalance de l’été chinois, l’absence de gros titres dans la presse, procèdent moins de la torpeur estivale que d’une volonté délibérée de garder profil bas, de préparer les célébrations du cinquantenaire du régime (dont on a à Pékin, cette semaine, un avant-goût avec les fastes inouïs du 22. Congrès de l’Union Postale Universelle), tout en prévenant de main de fer tout dérapage. De cette fermeté, les signes sont multiples :

[1] l’imposition à partir de juillet à tout le territoire, de la campagne des  san jiang (« 3 priorités », à savoir l’étude du marxisme-léninisme et de Deng Xiaoping, le respect de la discipline et la lutte contre la corruption);

[2] l’opération « coup de poing » sur 6 semaines, ayant déjà permis de rattraper 60000 détenus et suspects en rupture de ban;

[3] une série massive d’exécutions de criminels à Chongqing (61 le 13 août, faisant suite aux 71 du 25 juin)…

Dans son projet de maintien implacable de la stabilité, le pouvoir a été aidé par la météo, comme par son travail préventif des 12 derniers mois : avec 8MMUSD de dégâts (1,56M ha d’emblavures détruites) et plus de 800 morts (contre 4150 en 1998), les inondations de l’été ont frappé bien moins lourd que l’an passé – même si 5,5M de déplacés demeurent dans la précarité (faim, soif, ruine).Que traduit cet accès d’autorité?

D’une part, l’exaspération, face à l’indiscipline de l’appareil qui aurait officiellement détourné et gaspillé (entre janvier et juin 1999) 117MMY – 20% du budget annuel.

D’autre part, des signes discrets de frictions, notamment entre l’ancien Premier Ministre Li Peng et l’actuel, Zhu Rongji. En tout cas, dans ce climat difficile, tout signal « politiquement incorrect » suscite, à Pékin, des réactions vives, comme on peut le voir à propos de Taiwan et du  Falungong (voir nos articles) : de toute évidence, réussir le 50ème  anniversaire est pour Pékin l’impératif absolu – au sacrifice, peut être, des problèmes du jour, occultés par cette exigence de face!


A la loupe : OMC : Pékin se décide – tard!

Depuis le bombardement par l’OTAN de l’ambassade chinoise à Belgrade en mai, le dossier Chine – OMC était au point mort, Pékin réclamant un geste des Etats-Unis avant de retourner au tapis vert. Ce qui ne l’empêchait pas de signer entre-temps son accord bilatéral avec Tokyo et d’annoncer discrètement que l’offre de Zhu aux Etats-Unis (cf VDLC n°15) demeurait valide…

Le blocage politique occultait une riche palette d’opposants : ceux pour qui le « deal » risquait de tuer les secteurs nationaux les plus faibles, ceux pour qui (vu les succès extérieurs du produit made in China), l’entrée à l’OMC ne comportait pas d’urgence pour les gauchistes, les fonctionnaires, et tous ceux ayant des concessions à extraire de Zhu Rongji (cf. notre brève, p.2, « Unicom »)

Aujourd’hui, par la voix de M. Long Yongtu, « Mr OMC » en Chine, Pékin se dit prête à rediscuter : en marge du Sommet de l’APEC (Coopération Economique de la zone Pacifique, 10-16 septembre, Wellington, Nouvelle-Zélande), entre B. Clinton et le Président Jiang. Occasion de tout débloquer, en « effet boule de neige » – car l’accord avec l’Union Européenne est lui aussi en vue.

La question étant de savoir si cette entrée permettra à Pékin d’être à temps dans la ronde de négociation de l’OMC à Seattle, le 30 novembre Mike Moore, le Secrétaire Général fraîchement adoubé, s’interroge pieusement : « le temps suffira-t-il ? ».

Mais on voit mal les grands de ce monde avoir fait tous ces efforts pour échouer devant le but – et pour les grandes causes, les règlements ont l’échine souple – même ceux de l’OMC!


Joint-venture : Unicom : l’étrange ‘sabordage’

• Unicom, le marginal concurrent de China Telecom, a surpris en dénonçant de lui-même ses contrats de Joint ventures avec 24 partenaires comme Sprint ou France Telecom, d’un investissement total de 1,4MMUSD. Certes, le MII (Ministre des Industries de l’Information), hostile à l’entrée de l’étranger dans le secteur (et à l’octroi dans le cadre de l’OMC, d’un plafond de 30% de participation), était parvenu à faire déclarer illégales ces Joint ventures dites « CCF » (china/china/foreign), comme contournant le monopole national.

Mais à présent, Unicom va devoir rembourser – à l’heure où elle a le plus besoin de financements. En attendant, la voie des bourses de Hong Kong et de New York lui est fermée – elle doit reporter à avril 2000 sa souscription prévue pour octobre, d’1MMUSD (qu’elle espère d’ici là quintupler). Qu’Unicom fasse un choix si contraire à ses intérêts, ne peut se concevoir que sous le coup d’une pression supérieure. De même que le maintien de Wu Jichuan, ministre « faucon » du MII : 2 concessions apparentes de Zhu, cet été, afin de remettre le dossier «OMC» sur les rails, en dépit d’un climat politique adverse !

• Après avoir assuré la vente de ses 13 appareils MD82 (suite au rachat et à la fermeture consécutive du constructeur Mc Donnell-Douglas par Boeing, qui en récupérait le marché militaire), China Eastern compte « leaser » 10 Airbus A-320 d’ici 2 ans. Boeing, de son côté, discute avec son homologue chinois AVIC (Consortium Aéronautique Public Chinois) de la production en Chine les ailes de son B-717, petit porteur court-courrier. Même si cette nouvelle ne signifie probablement pas, comme le dit la rumeur, une tentative de reprise du projet avorté euro-chinois d’avion de 100 places, elle salue le fait que la Chine devrait être, pour le B-717, un marché crucial.

• Dans le cadre d’une stratégie ambitieuse, Accor, le groupe français de l’hôtellerie, signe une lettre d’intention pour la gestion du Peace Hotel, le fleuron historique à Shanghai. Accor annonce en même temps la reprise de 5 autres grands hôtels entre Pékin, Wuhan (Hubei) et Zhengzhou (Henan). Tout ceci, dans le sillage d’un partenariat stratégique signé en août avec Beijing Tourism. Ces grandes manœuvres interviennent en plein marasme du marché hôtelier intérieur (l’afflux étranger lui, ne faiblit pas) : Accor mise sur une reprise en Chine, après ailleurs en Asie !

 


A la loupe : Taiwan – Pékin attend le verdict des urnes

Par sa thèse du le 19 juillet (cf VDLC n°28), d’un rapport d’Etat à Etat avec le Continent, Lee Teng Hui, Président de Taiwan, a imprimé un tournant au dialogue entre les 2 bords du détroit : en renonçant à un théorème jusqu’alors implicitement partagé, l’idée d’une nation unique.

Pékin a réagi avec la vigueur exacerbée, d’un régime déterminé à imposer la réunification de gré ou de force. Lee se trouve maltraité dans sa presse (« rat haï par tout le monde »), et l’île, en butte à un harcèlement passif de l’Armée Populaire de Libération (dizaines de sorties aériennes, arraisonnement de la navette de vivres de la garnison de l’île de Matsu), qui se dit capable de « percer » le bouclier antimissiles « Patriote » importé des Etats-Unis. Ces derniers tentent malaisément de préserver leur double loyauté : prévenant la Chine contre l’aventure militaire, tout en assurant Pékin de son respect au principe d’une seule Chine.

Tactiquement, Pékin garde toutes ses options. Accélérant la montée en puissance de son aviation, elle peaufine avec Moscou un contrat de livraison pour 2MMUSD, de 60 chasseurs bombardiers Sukhoi 30, au réacteur « dernier cri ». Tout en précisant que sa décision de frapper l’île dépendra de la position du prochain Président élu en décembre à Taiwan, sur la thèse anathème de m. Lee Teng Hui. Manière de faire pression sur l’électeur, tout en gagnant du temps.

Il n’est pas dit que l’île se montre davantage sensible à la pression, qu’aux exercices aéronavals autour de ses côtes en 1995, destinés à dissuader de voter Lee Teng Hui et qui n’avaient abouti qu’au renforcement de la victoire de l’intéressé. Cet été, si l’investissement industriel taïwanais sur le continent à chuté (41% janvier/juin), le Democratic Progressive Party (DPP), principale force d’opposition fait corps avec le Président Lee : « sous les conditions d’hier, le dialogue ne nous offrait aucun espoir. Maintenant, si nous somme capables de résister à cette pression, on a la chance d’un dialogue utile ».

 


Argent : Entreprises d’Etat – une réforme contestée

• La réforme des Entreprises d’Etat (EE) se maintient au sommet de l’agenda des autorités, avec pour garde-fous, l’interdiction de privatisation et celle de suppression des cellules du Parti Communiste Chinois. En jeu : 16874 firmes publiques grandes et moyennes (dont 5121 non profitables), le plus souvent surendettées (à 70 à 90% des actifs). La technique retenue : renflouer ces EE, par conversions des dettes en action ou par rachat minoritaire dans le privé. A 963 MMUSD d’actifs, les EE équivalent à la masse de l’épargne privée.

Le dilemme étant pour l’État, son incapacité croissante à assurer leur financement. En dépit d’une pression croissante, Pékin refuse toujours d’envisager l’accès de l’étranger à ce marché d’avenir. La presse chinoise n’hésite plus à douter que ce frileux plan puisse fonctionner : ces déplacements de propriété gêneront les intérêts des pouvoirs locaux (qui y feront obstacle), et surtout, la réforme ne touchera pas aux comportements d’entreprise, qui donc resteront « ronds de cuir » et mines à subventions.

•Ouverture à Zhujiang (Canton) d’une aciérie de laminage fin (moins de 2mm) à chaud –première de ce type à fonctionner dans le sud. Les outils, parmi les plus modernes, sont allemands (Fuchs, Siemens). Coût : 667M USD. Capacité (à terme) : 2Mt tôle à chaud, + 50000t à froid. De ces aciers, la Chine utilise 21Mt par an, dont 40% importés, et devrait voir sa demande doubler d’ici 2005.

• « Expérimentez hardiment, et enrichissez vous ! » : 20 ans après, ce mot d’ordre de Deng Xiaoping n’a pas pris une ride à Yongya (Zhejiang), où Ji Zhanmin, homme d’affaires de 38 ans, vient de payer 624000 USD les droits pour 5 ans sur 240 km de la rivière Nanxi. Son plan : avec ses 4 partenaires et la Nanxi Development Corporation (ou NDC, qu’il contrôle à 30%), investir pour reconstituer la faune halieutique, de l’anguille sauvage à la carpe en passant par la tortue d’eau douce et le « ayu », spécialité locale prisée dans toute l’Asie que la NDC sera, en cas de succès, la 1ère à élever en Chine. Une ferme d’aquaculture et un centre d’alevinage sont aussi au programme, d’ici 2001 (investissement = 2MY).

Mais First things, first : les premiers recrutés, ont été 20 gardes-pêche, tandis qu’un système de délation rétribuée était mis en place. L’amende au braconnier étant rédhibitoire : de 3000 à 5000Yuan.

 

 


Pol : Le sommet de l’Asie Centrale

• Pour la quatrième fois en 4 ans, les chefs d’Etat d’Asie Centrale (Russie, Chine, Kazakhstan, Kirghizistan et Tadjikistan) se voyaient (24 – 26) à Biskek (Kyrghizistan). B. Eltsine et Jiang réclamaient une alliance contre le séparatisme, notamment islamique, en contact avec leurs frères ethniques chinois. Un accord à 5 a été signé, contre la criminalité et le trafic de drogue.

• Invité par la Chine, D. Johnston, Président de l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Economique), se rendra en septembre à Pékin et à Xiamen. Aute signe (après le redémarrage chinois vers l’OMC) d’une envie de relancer des investissements étrangers, qui ont chuté (janvier – juillet) de 20%, avec 22,3MMUSD, et moins 0,5MMUSD en juillet.

D’autres indicateurs négatifs clignotent, tels l’export (moins 2,8% sur 7 mois), dont l’embellie en juillet (+ 7,5% et 17,3 MMUSD) s’expliquerait par la hausse des primes (+ 5% depuis janvier), et par la recherche de nouveaux marchés et produits.

• « L’Asie voit un regain d’intérêt des investisseurs, spécialement le Japon; mais la Chine n’en profite pas » : voici comment l’institut Natwest justifie sa prédiction, d’ici fin septembre – début octobre, d’une dévaluation du RMB de 15%. D’autres analystes, comme Standard & Poor, s’attendent après janvier à une coupe pouvant atteindre 30%. Pékin dément toujours.

 


Temps fort : Falungong – le pari de l’interdiction

Jusqu’à son interdiction le 22 juillet, le Falungong était « inconnu » dans la presse. Depuis, par son feu de critiques furieuses et quotidiennes, le régime exprime sa peur rétrospective, après l’occupation, le 25 avril, des abords du Quartier Général du Parti Communise Chinois (PCC) par 10000 de ses fidèles.

Au-delà de l’accusation « faciale » d’être une secte, Pékin reproche fondamentalement au Falungong de s’être doté, en 7 ans d’existence, d’une structure de masse (100M d’adeptes revendiqués), et de prôner que l’avenir humain ne passerait pas par les gouvernements. Peut-être pire que tout, le PCC n’admet pas que la mouvance de son gourou Li Hongzhi ait pu débaucher des centaines de milliers de ses membres à tous niveaux (des rumeurs courent d’une « chasse aux sorcières » en cours, avec purges et rédactions d’autocritiques)…

La croissance météoritique du Falungong a été favorisée par deux choix : celui d’une gymnastique matinale, très populaire en ce pays, et celui de professer des valeurs spirituelles, thème porteur auprès d’un troisième âge militant de la première heure, en conflit de valeurs avec les nouvelles générations et déboussolé par la mort clinique du socialisme.

En optant pour la répression, Pékin pense débrider l’abcès. Non sans danger : l’interdit frappe le Falungong, voire d’autres mouvements sectaires (le Xianggang dit-on, 30M d’adeptes, serait visé), mais pas le terreau qui l’a fait éclore, à savoir l’érosion du système, et le vide moral. Et à vouloir épurer trop rigidement l’appareil, sous l’angle des fléaux du Falungong ET de la corruption, le Parti courrait le risque de fragiliser sa base de pouvoir.

 


Petit Peuple : Il en cuit à l’ingrat cuisinier

• On avait vu (VDLC n°23) l’histoire édifiante de ce restaurateur de Wuhan qui n’avait pas hésité à payer 15000USD pour sauver la vie de son cuisinier mordu par une vipère, en affrétant un vol spécial vers le centre anti-poison de Canton. Mais en Chine, l’histoire ne s’arrête pas : devenu célèbre, le restaurant n’a plus désempli, au point de « peser » 2MY. Dont le maître-queue miraculé exigea en août sa part, estimant être à la source de cette manne. Si fait que le patron lui répondit qu’il l’avait sauvé, par pure miséricorde – et le congédia sur le champ, avec les sept autres gâte-sauces qui s’étaient joints à sa corporatiste démarche !

• Amoureux de plaisirs révolus, M.Wang avait converti sa chambre dans une  siheyuan (cour carrée traditionnelle pékinoise, époque Ming) en une fumerie d’opium, sous le nom provocateur de « Club de la Drogue ». Ce que la clientèle (non identifiée, souvent issue des milieux artistes) appréciait le plus, était la sécurité : un circuit vidéo permettait d’anticiper toute descente de police. Laquelle débarqua pourtant, un soir torride (20 août), effectuant un beau coup de filet (7 arrestations). M. Wang et ses honorables invités étaient simplement, momentanément, déconnectés des duretés de ce monde, par l’usage inconsidéré des paradis artificiels !

 


Rendez-vous : SAEC – Séminaire pour étrangers

20 septembre, Pékin : Séminaire de l’Administration d’État pour le Contrôle des Changes (SAEC), sponsorisé par Beijing Dayee, sur les nouvelles mesures d’encadrement du change, applicables aux firmes étrangères.(Tel : 010-655949246)

• 1 – 8 septembre, Foire d’Urumqi (Xinjiang)

• 23 août – 15 Septembre, Pékin : 22ème  Congrès de l’UPU (Union Postale Universelle)

28 août – 19 septembre, Qingdao (Shandong) : Fête de la Bière (et salon de la boisson, foire coréenne, ainsi que différents symposiums techniques).