Le Vent de la Chine Numéro 35

du 2 au 9 novembre 1998

Editorial : Chine : un semestre européen, peu propice aux affaires

Arrivée (29 octobre) de Jacques Santer, Président de la Commission Européenne, et (31) de Jean-Luc Dehaene, le 1er Ministre belge. Après le passage en 2 mois, de cinq chefs de Gouvernement de l’Union Européenne, le moment est bon pour faire le point.

En un mot : de part et d’autre, la volonté de rapprochement reste claire. Mais les résultats pratiques sont minces.

En contrats d’équipement (nerf des échanges avec la Chine), ni le Français Lionel Jospin, ni le Britannique Tony Blair n’ont fait merveille (0,4 et 0,8 MM USD, mais les chiffres sont optimistes).

Coincée entre tous ses problèmes,dont le dernier est le typhon autour de son secteur bancaire, la Chine maintient sa croissance par un programme de routes et lignes chemin de fer. Pas le moment de s’embarquer dans des constructions de centrales nucléaires ou de TGV!

En attendant mieux, Chinois et Européens meublent leurs entretiens, par des coopérations non financières (protocoles et comités techniques, ou ce «partenariat stratégique»signé par Tony Blair, après Boris Eltsine, Helmut Kohl, Jacques Chirac et Bill Clinton).

Comparativement, les sujets abordés par les Eurocrates apparaissent plus lourds : l’entrée de la Chine à l’OMC (bloquée depuis l’été, mais relancée par l’appel du Secrétaire d’Etat M. Kantor, de conclure d’ici mars 1999, par Zhu Rongji à Washington), et le renforcement, voulu par Pékin, de l’EURO dans ses réserves en devises (140MMUSD, dont 5% en Euro). Côté gadget, la Commission a sorti de sa musette, 2000 bourses chinoises pour les universités de l’Union Européenne.

Dans ce contexte, la mission Dehaene ne se profile pas différemment des précédentes: comme avec les autres européens, les relations belgo-chinoises sont sans nuages (Pékin apprécie spécialement le siège de l’UE à Bruxelles, et le port d’Anvers,  tête de pont de la Cosco). Mais, à défaut de signature de coopérations industrielles, J.L.Dehaene, à travers son périple, fera beaucoup de tourisme

 


A la loupe : Une étoile filante littéraire : He Qinglian

A 42 ans, He Qinglian, journaliste et maître en économie, devient phare de son époque, éclairant ses lecteurs (du pouvoir, comme de la rue), sur l’évolution du pays, aussi tumultueuse et trouble que le Yangtzé de cet été.

Avec les 8 éditions pirates, son  livre, les pièges de la modernisation () s’est vendu en 10 mois à 3M d’exemplaires.

Son message : une analyse rigoureuse, avec appareil de notes et chiffres, de l’appropriation par une classe de fonctionnaires, d’une part importante du patrimoine public, la croissance des mafias, liées au pouvoir, et de la montée de la colère des dépossédés (tels ces quelques dizaines d’ex-riverains de Tian An Men, qui manifestaient hier devant la mairie de Pékin, après avoir été bannis à la campagne pour laisser place à des fructueux chantiers).

Le pouvoir, non seulement n’a pas embastillé l’auteur, mais l’a aidé à se faire publier, et invité à se faire entendre dans un colloque.

Réaction qui « récompense » son écriture prudente, critiquant système mais non Parti – évitant le piège, auquel trop de gens succombent en Chine, du « complexe de Zorro ». Preuve qu’il y a aujourd’hui une place au sommet de l’appareil, pour le dialogue et la confrontation. Mais le diagnostic de Mme He Qinglian demeure inquiétant : «il ne fait pas de doute qu‘à l’avenir, l’échange de l"argent contre le pouvoir, la collusion des cadres et des mafias, les exodes intérieurs et les émeutes, seront les grandes racines de la crise sociale».


Joint-venture : 1MMUSD pour PME high tech

• International Data Group (IDG), de Boston, vient de signer son intention de mettre, sous 7 ans, pour 1MMUSD à disposition de 300 PME high tech.

IDG aidera le Ministère des sciences et de la technologie à fournir formation en gestion, étude de marché, R&D des produits. Les candidats seront proposés par le Ministère, et choisis par IDG. Depuis les années 1980, IDG, «partie du paysage», a déjà investi pour 350MUSD, dont les 2/3 dans des revues d’informatique.

 


A la loupe : Détérioration du risque économique

1. Selon l’Economist Intelligence Unit (Londres), la Chine restera le 1er marché d’Asie pour la production pharmaceutique, mais aussi, dans la zone, le pays à plus haut risque.

Ceci, en raison des prix trop élevés, de la sur réglementation -voire, de la trop faible protection des inventions étrangères. La réforme en cours du système de santé «ne permettra pas de profits notables à court terme», pour les 1500 JV dont 15 des 20 tenors  mondiaux.

2. Suite au crash de la GITIC (Guangdong Int’l Trust and Investment Corp.), tenu secret en Chine mais qui a secoué la finance internationale, deux agences mondiales de rating, viennent de rétrograder l’une, trois ITIC (Int’l Trust and Investment Corp.), l’autre cinq.

Pendant ce temps, Pékin nettoie son circuit monétaire: fermeture (28 oct.) de 12 coopératives de crédit, et de tous les centres de swap, qui fournissaient les firmes en USD.

Commentaire d’un banquier: «aujourd’hui, très peu d’étrangers ont l’esprit à prêter aux banques chinoises». Conclusion: en banque comme en pharmacie, la qualité du risque commence à se déliter.

3. Septembre noir pour Pékin (capitale), avec 195MUSD d’exports, 351M d’imports, pires chiffres de l’année, dus à une compétitivité accrue des pays asiatiques.

Alors que les JV stagnent, leurs propres groupes ex-portent, depuis Corée ou Thaïlande, vers la Chine. En somme: alors que des signes avant-coureurs de reprises apparaissent, tout se passe comme si, dans cette crise, l’Asie avait mangé son riz grège, et la Chine son riz blanc.


Argent : Shenyang, main basse sur le porc

• Après celles de la GITIC (Guangdong Int’l Trust and Investment Corp.), Pékin assume les pertes de la ITIC (Int’l Trust and Investment Corp.) du Henan, la Tree Star.

Ce qui déplace vers l’intérieur – plus pauvre, l’intervention publique. La Tree Star avait perdu 520MY, et déjà 400 investisseurs avaient commencé à protester. Avec 14 complices, le Président a été arrêté. Pour 115 MY de matériel a été saisi, voitures haut de gamme, ordinateurs, qui donne une idée assez juste de la fonction historique, maoïste de ces ITIC, bras financier du prolétariat, chargé d’assurer le standing des leaders de province.

• Répétée en mai par le 1er Ministre, l’exigence de maintenir le monopole du marché du grain, est ignorée: de juin à septembre, 15000 cas de ventes illégales (179000t) ont été constatés.

Ce qui s’explique d’abord par l’incurie croissante des offices des grains, fiefs idéologiques vieillis : au terme d’une enquête lancée sur demande de Zhu Rongji, le Bureau national d’audit a découvert au sein de l’Office des Grains de Pékin, pour 214 MMY de pertes et détournements de fonds de 1993 à 1998.

• Sans se faire voir, un oléoduc en plastic, de 7.5cm de section franchissait 130m de no man’s land  entre Shenzhen et HK, pour acheminer vers des stations d’essence illégales de la RAS.

Objet du trafic : le « sans plomb », acheté 2,5HKD/l en Chine, et revendu 5 à 6, au lieu des 10 du tarif légal hongkongais. Ce qui déconcerte, est que jusqu’à hier, c’était de Hong Kong, vers la Chine, que partaient les filières de fuel de contrebande!

• Depuis janvier, 9 mois de vie de cette économie en plein changement de cap, ont vu la mort de 4M d’emplois d’Entreprises d’Etat (ils ne sont plus que 69M), la naissance de 3M de jobs privés (ils sont 30M).

La statistique révèle aussi, impitoyable, que les fonctionnaires étaient 26,87M, soit 558000 de plus, en 12 mois : autant pour la réforme officielle, qui visait un dégraissage de 50% d’ici fin 1998.

• cas parmi des milliers d’autres, de protectionnisme local, au détriment de la compétitivité et de la constitution d’un marché national: à Shenyang (Liaoning), la mairie a décrété qu’au 1er juillet, le commerce du porc serait limité –dans l’intérêt du consommateur– à quelques abattoirs intra-muros.

Un boucher s’est fait confisquer 140kg de viande venue de Changtu, ville de la même province. Le contrôle vétérinaire provincial déclare l’action entièrement arbitraire – l’abattoir de Changtu est flambant neuf, et intégré. Mais cette ville plus modeste, aux salaires bas, raflait les marchés. D’autres présentaient le même danger. Le décret municipal leur coûtera jusqu’à 1000 emplois -pas perdus pour tout le monde!

 


Pol : De la naïveté d’un pilote de l’air

•Jeune commandant de bord (29 ans) d’Air China, mécontent de son salaire (de l’ordre de 3000USD/mois), un rien enfant gâté, Yuan Bin n’a rien trouvé de mieux à faire que de détourner son Boeing 737, vol Pékin- Kunming- Rangoon, vers Taipei, où lui et sa femme ont été incarcérés,pour constater qu’après la prison, ils seraient rendus à leur pays – après l’avion et les 95 passagers, reconduits vers la Chine 6 h. plus tard, par un autre pilote acheminé en catastrophe. Yuan Bin croyait que la RDC, comme dans les années 1960, accueillait en héros les défecteurs, et leur reconfiait un manche à balai – mieux payé, bien sûr… Erreur funeste.

• Des pas petits mais nombreux vers la lumière, pour la justice chinoise.

D’ici décembre, tout accusé, témoins ou victimes d’activités criminelles, entendu par la police,  recevra la fiche énumérant ses droits, les filières judiciaires, durées max. d’enquêtes, devoirs des procureurs etc. Au même moment, sont nommés les dix premiers super-juges, itinérants, chargés de vérifier le travail des tribunaux de campagne. Tandis que se discute, au Parlement, une loi destinée à simplifier les procédures d’appel, au civil comme au commercial, prévoyant même de compenser les erreurs judiciaires -le projet ne dit pas, avec quel argent.

• Zhao Ziyang, l’ex-Premier Secrétaire, en résidence surveillée depuis 1989, vient de ressurgir à la TV : dans une émission sur l’histoire du PCC, comme brillant héros du XIII. Congrès, avec pour commentaire, qu’il avait « ensuite fait des erreurs ». C’est peut-être, pour Zhao (un Zhao vieilli et oublié), la sortie du gouffre.

• Yu Tielong, 50 ans, acupuncteur populaire dans son village de 300 âmes (Zhejiang), était candidat unique aux élections, non membre du Parti (PCC).

Lequel n’avait rien contre -le cas est banal-, jusqu’ au jour où Yu s’est dit militant du Parti de la démocratie, formation sulfureuse qui vient de tenter de s’enregistrer dans sept provinces, causant une vague d’arrestations. Du coup, Pékin désigne des candidats officiels. Si Yu gagne (ce lundi), il restera au pouvoir le loisir, insipide, de refuser l’investiture.

• L’État voulait justement amender la loi encadrant ces élections de la base, de manière à placer sous contrôle des villes les assemblées élues par les villages : l’ANP a rejeté cet amendement, ainsi que la nouvelle taxe sur l’essence, que Pékin voulait substituer, 1er janvier aux droits et péages d’entretien des routes.

Ce dernier refus, sous prétexte que les paysans, assujettis pour leurs tracteurs, ne roulent «presque jamais»(sic) sur les routes. L’esprit de cette double et rarissime fronde, est identique: le Parlement a voulu bloquer au nom de la «réforme» et de la «démocratie», deux essais de recentralisation.

• Encore deux fidèles de Taiwan qui «changent de Chine»: Tonga (Océanie) prête cette semaine allégeance à Pékin, Haïti «réfléchit», après deux RV à haut niveau en octobre. Après ces deux départs, ils ne seront plus que 25. Pékin aurait, dit la rumeur, parié radier Taiwan d’ici 2000, du club de la diplomatie mondiale


Temps fort : LDC, N°1 du poulet cuisiné en Chine

A la tête de LDC (en France, n°1 de la pizza, des volailles "label", du produit frais en grandes surfaces), G. Chancereul cherchait dès 1994 à s’implanter en Chine.

A Yanggu (Shandong), Liu Xuejing était un de ces nouveaux patrons, moins intéressés par la réussite financière que par le plaisir d’entreprendre : entre ces deux hommes, l’un disposant d’une abondante source de mat. 1ère, l’autre d’une technologie-leader, et face à l’énorme demande émergente en plats cuisinés locaux, la chance était dans la rencontre.

En trois ans, ont émergé en rase campagne, deux JV, pour 360 MFF, la 1ère (part de LDC=35%) produisant 80000 poulets/jour (entiers, ou découpés), la seconde (LDC=65%), cuisinant pour 12000t/an de plats cuisinés (une centaine au total) testées en France et adaptées au goût asiatique.

Autour de LDC-Fengxiang, 3000 emplois, s’est créé en 3 ans, ex-nihilo un village de 10000 âmes, y compris 1000 éleveurs, recevant du groupe, poussins et aliments.

Avant d’en arriver là, LDC a dû affronter l’arbitraire d’un pouvoir rural assoiffé d’argent et sans grandes connaissances légales: saucissonnage du chantier entre 50 firmes locales semi mafieuses, taxation de tout camion venu d’une autre province, voies de fait, menaces de mort… A présent, les rapports avec le local semblent curieusement bons – résultat des emplois créés et du succès, avec déjà près de 50% de la production exportée vers le Japon, et de belles perspectives vers Malaisie, Philippines et Corée. Certains rêvent à d’autres usines à Shanghai et à Canton. Après, bien sûr, avoir atteint le stade de la rentabilité, « ce qui devrait arriver d’ici 3 à 5 ans », espère la direction.

 

 


Petit Peuple : Le drame d’un policier rêveur

• Etrange procès en cours à Chongqing, même si son issue ne fait aucun doute: Tian Tejie, policier a abattu le 22 sept. à son domicile le gouverneur du canton de Wushan. Mais pourquoi?

Au début du procès, tout en revendiquant l’entière responsabilité de son acte, il est incapable de le dire. Il finit par avouer, vis-à-vis de son patron, une haine incommensurable, elle même surgie de trois rêves ayant pour thème, le boss: «après cela, dit-il, chaque fois que je l’ai vu à la TV, il a semblé cristalliser tous les ennemis que j’ai eus dans ma vie »… dur à porter!

• Internet devient en Chine un instrument imprévu du législateur chinois, comme de l’homme du marketing yankee: un laboratoire, et miroir de l’intimité, du fait de l’anonymat garanti du surf virtuel, et de la très pesante absence d’espace où se confier dans la vie matérielle. 7852 maris et femmes ont donné, par console interposée, accès à leur alcôve.

A la question «qu’est-ce qui, dans la vie de couple, vous semble comble de l’odieux », la réponse a été, pour 25,9%, l’entretien par le mari d’une  (er taitai, «femme n°2»), pour 23,6%, l’obligation de faire l’amour avec son conjoint, et pour 20,4 %, le fait pour le mari, de rechercher satisfaction dans des services pornographiques.

Par contre, sexe non marié, divorce et concubinage passent beaucoup mieux que quelques années plus tôt. Mais vu ces réponses, prises comme un tout, on peut ce demander, du point de vue de l’union des corps, ce qui peut encore inciter la jeunesse chinoise à convoler.

 


Rendez-vous : Zhuhai, Salon international de l’aviation

• 11-15 nov. ,Pékin : Kim Dae-jung, Prsdt de Corée du Sud

•15-22 nov., Zhuhai: meeting int’l de l’aviation

• 16-17 nov., Kuala Lumpur : sommet APEC