Le Vent de la Chine Numéro 18

du 18 au 24 mai 1997

Editorial : Jacques Chirac en Chine – une visite très politique !

Fière de son prodigieux développement, la Chine sera demain au 1er rang dans le monde (J. Chirac)…Nous savons que vous aimez la Chine» (Jiang Zemin) : c’est sur ces accents «émotionnels» que s’est déroulée la visite du Président français, du 15 au 18 mai à Pékin puis Shanghai, 1ère du genre depuis 14 ans.

Ton théâtral, mais non feint: on devine, chez les deux Chefs d’Etat, la certitude de faire l’histoire, comme J. Monnet, de Gaulle ou Konrad Adenauer en 1957. Les deux chefs d’État le disent: l’essentiel n’est pas dans les contrats industriels (qui par ailleurs sont là: cf plus bas). Il s’agit de créer ab nihilo un axe euro-asiatique, destiné à contester aux USA leur rôle, depuis le naufrage de l’URSS, de superpuissance unique. Europe et Asie se retrouvent confrontées à ce rapport de force défavorable. J. Chirac prend l’initiative d’une évolution systématique dans l’histoire, chaque fois qu’un pays devient trop puissant. En ce sens, le Partenariat global convenu vendredi 16, est une conséquence lointaine de la chute de l’URSS -la nature a horreur du vide!

Contre cette visite: des grognements depuis Strasbourg et Bruxelles, contre la France ayant renié pour quelques contrats la solidarité européenne. Pékin comme Paris peuvent se justifier de ce soupçon, puisque la construction envisagée inclut l’Union Européenne et des clubs de nations comme ASEM ou ASEAN – à eux de jouer à l’avenir!

Moins convaincante, il faut le dire, la rhétorique chiraquienne à propos des droits de l’homme. Il est vrai que le Président français a, pour l’occasion, réclamé la liberté pour deux dissidents de renom… Indice qu’il sentait sa position, en ce domaine, un peu légère. Mais cette transgression à son propre principe de «non-intervention» dans les affaires chinoises, rend le personnage plus humain et sympathique!

 


A la loupe : DROITS de L’HOMME: AMBIGUITÉ

En signant la Déclaration conjointe, le Président Jiang Zemin a reconnu la validité de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

Juridiquement au moins, c’est un progrès indiscutable, référence utilisable à l’avenir. Mais le document évoque aussi la prise en compte des «particularités locales»: ce qui peut justifier le non-respect des Droits de l’Homme. Mieux, le chapitre sur ces sujets n’est pas intitulé Droits de l’Homme mais Respect de la pluralité. C’est en fait la thèse chinoise qui est reprise par Paris (sa thèse précédente, toujours en vigueur au Nord de l’Europe, étant que les Droits de l’Homme, universels par nature, ne souffraient pas d’exceptions). Nécessaire pour faire accepter (en France comme en Europe) le nouvel axe Paris-Pékin, cette coopé «Droits de l’Homme» allégée est justifiée par l’Elysée par 2 arguments: il n’y a pas d’alternative, et cette démarche porte déjà des fruits.

Allusion à l’adoption récente ou imminent, par Pékin, de lois et conventions qui annoncent, espère Paris, des changements à l’avenir (sinon tout de suite!), vers l’Etat de droit.


Joint-venture : Elf atochem en Chine

Atochem,  branche chimique du groupe Elf, a pénétré le marché chinois tard mais en force: 13ième leader mondial de la chimie, depuis l’implantation de sa 1ère J.V. en 1994, il a écoulé dans le pays pour 200 MUSD de produits, dont 1/4 manufacturés dans ses usines de Pékin, Nankin, Kunming et Hong Kong.

La gamme des produits vendus en Chine, va des engrais et pesticides aux additifs pour plastics automobiles, en passant par les colles, les traitements des métaux ou le vêtement en fibre synthétique soudé à chaud. Ce résultat n’est qu’une miette de son bilan mondial (plus de 10 MMUSD de chiffre d’affaires en 1996), mais ce n’est qu’un début- comme l’affirme J. Puechal, Président d’Elf Atochem depuis sa création en 1983: le développement futur dans le monde, passe par la Chine.

Le chiffre du groupe en Chine devrait, d’ici 2001 plus que doubler, passant à 500M USD, et le nombre d’emplois quintupler, de 400 à 2000.

D’ici là, les 2/3 des produits consommés en Chine, seront fabriqués sur place, 1/3 de cette production sera réexportée- même vers la France. Dans les activités du groupe, l’Asie passera de 7% (en83) à 20% (en 2005), le marché français ne comptant plus que pour 25%.

Depuis janvier 1996, pas moins de 7 usines ont été contractées, 2 autres sont en négociation et 15 à l’étude – 15 licences devraient être vendues. Jacques Puéchal, qui n’a pas peur des mots, précise: sur ce marché, nous avons choisi d’être Chinois plutôt que français : à terme, quand nos usines tourneront normalement, il n’y aura plus que 25 expatriés!

Les jours précédant l’arrivée de J. Chirac, Elf Atochem a signé 2 nouveaux investissements : 20 MUSD pour une JV à Wuhan, (dans le Hubei, à 1500 km de la mer), et 30 MUSD pour une «holding»- centrale de services et d’achats de matières premières, disponibles à toutes les usines chinoises du groupe.

D’ici l’an 2000, Elf Atochem pense pouvoir détenir en Chine 30% du marché des produits chimiques pour traitement électrolytique des métaux, secteur où le groupe est leader mondial. Cette technique de pointe devant aider la Chine à accélérer sa production des circuits intégrés, domaine dans lequel elle nourrit les plus hautes ambitions


A la loupe : PARTENARIAT GLOBAL

Décrite par Jacques Chirac comme le plus important document entre France et Chine depuis 1964, la «Déclaration Commune pour un Partenariat Global» doit être retenue à double titre:

– 1er essai historique de concevoir des rapports privilégiés entre 2 pays d’Europe et d’Asie (avec un niveau d’intensité comparable à celui des relations France-USA ou RFA, par ex.).

– modèle qui pourrait être repris par d’autres pays de l’Union Européenne.

Projet politique: l’objectif de multipolarité, en termes simples, signifie «laisser de la place pour tout le monde», et pratiquement, imposer sur la scène des Nations Unies tout projet commun même s’il déplaît à Washington. France et Chine sont d’accord -au moins sur papier- pour accélérer un ban sur la production ou exportation d’armes nucléaires, chimiques et des mines.

Projet policier : coopérer contre les trafics de drogue, l’immigration clandestine et tout terrorisme (c’est l’intégrisme islamique qui est visé!).

Un aspects les plus nouveaux: l’accord de coopération gouvernementale pour se rencontrer, au niveau des Chefs d’État ou de Gouvernement, «au moins» une fois par an et deux fois pour les ministres des affaires étrangères.

Quoiqu’on puisse en penser, une grosse part de l’incompréhension entre Ouest et Est provient de l’écart culturel (alphabet face aux idéogrammes, cartésianisme face à divers syncrétismes sur fonds confucéen), et de l’absence de dialogue: ce calendrier de rencontres contracté par les deux Chefs d’État est primordial, en ce qu’il offre pour la 1ère fois l’instrument pour dépasser ce malentendu permanent entre les deux «pôles» de la planète.

Ces rendez-vous sont calqués sur le modèle des rencontres franco-allemandes, qui avaient été voulues après la 2.de Guerre Mondiale, pour dissiper des incompréhensions du même ordre. Par la suite, ces rencontres franco-allemandes étaient devenues, au sein de l’Union Européenne, le moteur de la locomotive du même nom. Le fait que cette déclaration propose un dialogue permanent euro-asiatique, n’est pas innocent: on voit bien quel rôle dynamique France et Chine ambitionnent de tenir dans cette structure!

Au plan économique, la même stratégie est proposée: par l’adoption d’accords sectoriels bilatéraux, on veut favoriser la création de filières qui affranchissent de la dépendance nord-atlantique, toutes basées sur le mariage entre une technologie européenne et un marché chinois. Quelques uns de ces accords ont été signés les mois ou la semaine passée: concernant l’espace (lanceurs, satellites), le nucléaire civil, l’environnement, la santé, l’agro-alimentaires. Ces accords sont classiques, définissant cadre commercial, normes, financements d’État, recherche et développement etc.

Un secteur-clé est l’aéronautique: Airbus et son partenaire AVIC commencent cette année la production de l’AE100 (opérationnel d’ici 2003), coopération que Boeing avait briguée. Airbus, qui sait qu’une des raisons de l’échec américain tient à avoir trop longtemps hésité à donner sa technologie, veut aller vite et loin -vers d’autres modèles, d’autres synergies…

Les 2 pays se promettent de poursuivre les coopé engagées dans tous les domaines administratifs: entre ENA/ENAC (les écoles nationales des cadres supérieurs), Cours des comptes, Offices de Sécurité Sociale, PTT, systèmes judiciaires, centres de recherche (un labo commun de recherche en informatique sera inauguré en septembre, avec une tête à Pékin, l’autre à Paris)…

Enfin, les structures diplomatiques s’agrandissent: nouvelle ambassade d’ici 5 ans pour la France à Pékin (tous services, résidence, centre culturel, lycée de 700 places avec internat), et consulat général pour la Chine à Strasbourg qui veut y observer les débats (souvent critiques) à son sujet, au Parlement Européen…

Un programme de coopé donc très complet, qui va faire réfléchir, les mois à venir, bien des capitaleset qui illustre avant toute chose le dynamisme de la diplomatie chinoise à travers le monde!

 

 

 


Argent : Schlumberger conquiert une ‘niche’

• Présente à Chongqing (compteurs à gaz), à Changcha (cartes magnétiques et à puces) et à Shenyang (pompes à essence), Schlumberger vise une niche dans le marché des cartes téléphoniques à puce, utilisées dans les appareils GSM. A Shanghai, le groupe franco-américain détiendrait déjà 90% du secteur!

• Alcatel, Citroën (Dongfeng) et Galeries Lafayette «trustent» jusqu’à fin mai 600 placards publicitaires des rues de Pékin, dans le cadre d’une campagne achetez français, autour de la visite du Président Chirac.

• Incident durant la visite présidentielle : Christian Blanc, PDG d’Air France, apprend à Pékin la relance d’un  mouvement de grève du personnel volant -tous syndicats étant opposés au plan de restructuration. Ch. Blanc aurait décidé, en accord avec les ministres membres de la délégation, de vider l’abcès: les vols seraient assurés, si nécessaires, par du personnel extérieur!


Temps fort : LES CONTRATS

Contrats signés pour 8,25 MM Fr, dont :

– 1,5 MMUSD au consortium européen Airbus, pour 30 appareils A319 et 310. Ce contrat porte à 93 les commandes chinoises d’Airbus, soit 20% de la flotte chinoise (environ 50% pour Boeing).

– Airbus signe aussi le «plan de travail» pour la construction du futur AE100, avion de 100 places (NB: de lourdes difficultés dans les négociations ont empêché  la conclusion du contrat définitif).

– AI’R (aérospatiales de France, Royaume Uni et Italie) vend pour la 1ère fois l’avion ATR-72 (5+5 exemplaires, à Xinjiang Airlines, 150 MUSD).

– Eurocopter fournira (70 MUSD) les rotors d’un futur hélicoptère militaire chinois de 5,5t, le Z-10, «cloné» sur le Tigre franco-allemand. (70 MUSD)

– Snecma produira en Chine l’un des moteurs de l’AE100. L’autre sera produit par Rolls Royce, en J.V. à Xi’an (Shaanxi).

– Lafarge, pour un investissement de 75 MUSD, va quadrupler sa production (de 235 000t à 1 Mt, sur le site de Huairou, Hebei)

– AXA-UAP reçoit (enfin) sa licence de fonctionnement à Shanghai, et ouvre en même temps son 4ième bureau à Wuhan. Banque Nationale de Paris (BNP) est autorisé à ouvrir une agence sur Pékin.

– Spie Batignolle a signé un contrat d’équipement (caténaires) pour la 1ère ligne TGV (250km/h),  Canton/Shenzhen (180 km). Petit contrat, mais 1er du genre, et qui fera date!