Le Vent de la Chine Numéro 16

du 4 au 10 mai 1997

Editorial : Hong Kong – rouge, blanche, ou elle-même ?

A deux mois du grand retour, Hong Kong garde gravée en elle, avec le stress et l’exubérance, le goût de l’efficacité et des plaisirs de la vie.

Il n’est pour s’en convaincre, que d’observer les milliers de restaurants en tous genres, les clubs de fitness, les kilomètres de galeries vendant (à gros débit) toutes marchandises meilleures du monde dans leur catégorie!

Ce dynamisme étant soutenu par une administration intègre, sous contrôle d’un office anti-corruption unique, l’ICAC. De ce raffinement, le Hongkongais tire une fierté légitime.

La question N°1, à propos de la future ex-colonie et Région Administrative Spéciale, semble pour l’instant résolue sur place: l’avenir à l’ombre de la Chine est-il assuré?

Il l’est! Presque tous les milieux politiques ou d’affaires s’accordent à le dire à leur manière. Pour l’instant, la Chine respecte son contrat de non-ingérence ou presque, et rien n’indique que si Hong Kong reste dans ses propres limites (ne critique pas Pékin), elle envisage de changer. Pour autant, le grand retour ne s’accompagne pas, chez les Hongkongais, d’une redécouverte de leurs racines, ni d’un amour immodéré envers Pékin: témoin ce vendeur de téléphones sans fil, qui nous confiait exporter énormément «vers la Chine Rouge, chez les Communistes »!

Décidément, mettre cette population au diapason de la Chine pourrait s’avérer, pour le Département national de la propagande, une tâche au-delà de ses forces !


A la loupe : LES INDIENS DE HONG KONG : UN DEMI-KHARMA

Ils sont 22000 Indiens de Hong Kong, débarqués parfois dès 1842, des clippers de l’armée des Indes. Quoique revendiquant leur langue et culture, ils s’estiment plus proches du «rocher» que de leur péninsule natale, et ne veulent pas partir.

La plupart sont prospères, certains milliardaires, tel le clan Harilela ou Hatim Ebrahim, ex-Président de la Chambre de commerce indienne, dont un ancêtre fonda la 1ère ligne de ferry HK-Kowloon. La fortune des Indiens vient du trading: ils contrôlent encore 7% du commerce extérieur Hongkongais. Pour cette raison, ils sont «gâtés» par Pékin: ils vendent des produits chinois (du vélo aux textiles ou aux camions) sur des territoires où la Chine reste encore absente, Moyen-Orient ou Amérique Latine.

Signe de confiance: un petit nombre d’entre eux ont déjà délocalisé de Hong Kong vers la Chine.

Si 16000 Indo-Hongkongais sont techniquement Britanniques ou Indiens (de New Delhi) un tiers d’entre eux sont apatrides. Mais d’ici quelques mois, ils auront le choix entre passeport britannique et chinois, (ce dernier, en tant que citoyens de la RAS, la région administrative spéciale).

 Seul souci des Indiens de Hong Kong: le racisme, présent chez les Hongkongais comme les Chinois vis-à-vis du «» (Indien). Mais comme dit Hatim Ebrahim, l’argent arrange bien des choses!

Deux dernières petites phrases : «nous resterons à HK tant qu’il y restera des affaires à faire», et «nous croyons en la volonté chinoise de préserver HK comme place à vocation internationale »!

 

 


Joint-venture : MINI-INTERVIEW: PETER WOO, Prsdt des groupes WHEELOCK et WHARF

• A Hong Kong, qu’est-ce qui va changer?

Hong Kong restera un marché complexe, avec des facettes chinoises, d’autres internationales, et poursuivra sa croissance dans le domaine des services. HK a l’habitude du changement: elle a toujours changé depuis 50 ans, à l’époque où nous produisions des fleurs en plastic. Aujourd’hui, nous sommes leaders mondiaux dans le financement, le trading, les communications.

• Que faut-il penser de l’actuelle campagne pour sensibiliser les Hongkongais au passé colonial, au trafic de l’opium qui passait par Hong Kong?

Jusqu’alors, on n’en parlait pas. Cela ne voulait pas dire que ça n’avait pas eu lieu. Que la Chine lance ce débat, est de bonne guerre… Mais ne vous y trompez pas : les Hongkongais ne s’y arrêtent pas, préférant par nature regarder en avant, qu’en arrière!

• Shanghai veut «ravir» à Hong Kong son 1er rôle dans les domaines boursier et financier, et investit en lourd, pour ce faire, à Pudong…

La bourse ne se pratique pas qu’avec du béton ou des ordinateurs, mais aussi avec des années d’expérience… A Shanghai, le système bancaire est en retard, étatisé, obligé de faire des prêts non commerciaux à des firmes lourdement endettées… Si la banque shanghaïenne a besoin d’années pour se soumettre aux règles du jeu du marché, la Bourse et les services devront suivre… Du reste, l’émergence d’un Shanghai compétitif ne nous gêne pas, au contraire! Plus il y a de joueurs de qualité, et plus tous profitent. Singapour n’est pas rival, mais partenaire! En fait, le principe « 1 pays 2 systèmes » a été inventé, pour permettre à la Chine de maintenir, à son profit, la place bancaire-boursière de Hong Kong.

• Et si, après 1997, des pressions économiques sont exercées sur le marché Hongkongais?

Hong Kong est une place très sensible… Si des choses ne vont pas, le marché -pas seulement Hongkongais- réagira à la baisse, réclamera des ajustements pour fonctionner… Et ce genre de signaux sont toujours très écoutés!

• Mr Tung Chee Hwa a remporté la course au poste de 1er gouverneur de la R.A.S – dans laquelle vous étiez concurrent… Seriez vous plus tard de nouveau candidat?

Tung a une tâche capitale devant lui! Je le crois à la hauteur. A présent, il faut l’aider, pour qu’il réussisse ce passage à travers ces 1ères années critiques. D’ici là, pas question pour moi de faire des plans dans ce domaine!

 


A la loupe : C.H.TUNG – PREMIERES ARMES!

Avant même son entrée en fonction, Tung Chee Hwa, le futur gouverneur, ressent le «noroît» – les difficultés de satisfaire Pékin et en même temps ses concitoyens.

La rumeur lui prête, outre une baisse sensible de sa côte dans l’opinion, des relations tendues avec Anson Chan, patronne de l’administration – pour quelques semaines encore sous les ordres du gouverneur Chris Patten. «styles de travail à des milles de distance», «discussions en public, peu cordiales»… Anson Chan défend l’autonomie de son administration!

 Sur un dossier, «C.H.» a dû donner des garanties (à la chaîne de TV ABC): il ne «tolérera pas» une répression violente par les forces chinoises de manifestations dans Hong Kong!

 

A propos de Hong Kong (où J. Chirac ne se rendra pas, écourtant son périple chinois de la semaine prochaine, pour cause d’élections législatives anticipées!), Bill Clinton vient de mettre les choses au point – pas de bonnes relations sino-américaines, sans « respect à 100% des engagements signés et du principe 1 pays 2 systèmes ». Newt Gingrich, son porte-parole, va plus loin : la clause « MFN » (de la Nation la plus favorisée) sera reconduite pour la Chine, par tranches de 3 à 6 mois, le temps de voir comment la Chine se conduit avec sa nouvelle « SAR »…

Les choses sont donc claires : Washington ne lâche ni Taiwan, ni Hong Kong!

 

 


Argent : Les FRANCAIS DE HONG KONG

Parmi la communauté française de Hong Kong (6000 habitants, 3ième communauté occidentale de Hong Kong, après USA et Royaume-Uni), la confiance en l’avenir de Hong Kong y est très forte.

Selon un sondage de la CCIF HK, réalisé en déc. 1996 auprès de ses membres, seuls 2% disent s’inquiéter assez du changement de souveraineté, pour fermer et s’en aller. Mais comme le point de chute envisagé, se trouve souvent en Chine, ces départs cachent en fait une délocalisation, preuve de confiance en la Chine!

Les firmes ayant répondu au sondage sont à 50% dans les services (14% banques), 33% dans le trading, 17% dans la distribution et 5% dans la construction (contrairement à la Chine, il n’y a pas d’industries françaises à HK). Entre 2/3 et 3/4 des sondés s’attendent pour 1997-2000, à Hong Kong comme en Chine, à un climat d’affaires favorable, climat d’investissement sans changement, avec plus d’accès au marché chinois (68%) et moins de corruption (78%).

Peu d’optimisme par contre, envers un perfectionnement du système légal (4%), la protection de la propriété. intellectuelle (10%), l’amélioration. des infrastructures (36%), l’ouverture du marché monétaire (15%). Enfin, seuls 5% des français de Hong Kong s’attendent, en Chine, à plus de taxes!


Pol : MINI-INTERVIEW : CHRISTINE LOH, Membre du LEGCO (Parlement local) et DEMOCRATE INDEPENDANT

• Quel avenir pour Hong Kong?

Il sera ce que nous en ferons. La Loi Fondamentale doit nous y aider, et non nous restreindre. A Hong Kong et ailleurs, on pense toujours au Géant Chine, face au Nain HK… Mais nous avons aussi nos atouts et nos savoir-faire… Dommage que les Hongkongais eux-mêmes n’y croient pas assez.

• Quid de l’autocensure des média? Des universités?

Les patrons des média prennent la température… Tel journal a été publié, le jour de la mort de Deng, avec un bandeau noir de deuil. Telle TV a censuré telle émission de la BBC qui déplaisait à Pékin… Mais le public n’apprécie pas trop la flagornerie, et dans les média, les journalistes s’organisent pour maintenir la diversité d’opinion.

• Y-a t’il des pressions politiques chinoises?

Elles existent, et ne nous plaisent pas. Je me demande si leurs auteurs ont une bonne connaissance de la manière dont fonctionne HK. Des cadres chinois me disent «nous sommes tous chinois»… Ce type d’argument ne m’intéresse pas! Il est plus important d’aborder des problèmes réels/ quotidiens, pollution ou formation scolaire par exemple… Cet argument de la grande famille chinoise» est l’arbre qui cache la forêt• Vous parlez d’atouts de HK face à la Chine… lesquels?

Notre influence procède d’une idée de la modernité possible pour la Chine. La «modernisation» dont parlent les chinois, nous l’avons déjà. Nous sommes la capitale des Chinois d’Outre-mer, et les plus à même de faire se rencontrer la Chine et l’étranger.

• Sur quels thèmes?

Par exemple, du sauvetage de la baie de Hong Kong, menacée par de massifs projets de dragage; du développement du Delta de la Rivière des Perles, intégré avec Canton, HK et Macao, ou de la préparation, à l’école, des forces de travail du XXI .siècle.

• Avec vos amis politiques, vous comptez lancer votre propre parti?

Le 4 mai : le Parti des citoyens, pour la démocratie. Nous ne nous considérons pas comme un groupe de pression, mais à long terme, comme une alternative à l’actuel gouvernement (C.H. Tung, ndlr). Il s’agit d’apprendre la politique aux gens… C’est un phénomène tout neuf – la politique n’existait pas ici, avant 1991… Nous voulons d’ailleurs créer une école ouverte de politique, et demander aux grandes formations de HK et d’ailleurs, de nous y envoyer des cadres, pour nous former à ce qu’ils savent faire de mieux. Toute plate-forme politique d’avenir doit reprendre, des éléments de capitalisme – qui donne à l’individu des chances pour se réaliser, et de socialisme – qui maintient un degré d’égalité sociale.

• Après le 1er juillet 1997, le Legco disparaît et avec lui, les démocrates directement élus, comme Martin Lee ou vous-même… Etes-vous «finis»?

Il ne faut jamais dire jamais: nous serons toujours là! Par ailleurs, notre sentiment, jusqu’à présent, est que les élections de 1998, pour 20 sièges au nouveau Legco, se dérouleront dans des conditions correctes – nous y présenterons des candidats attractifs!

 


Temps fort : L’ICAC, UN ‘ZORRO’ ANTI-CORRUPTION

Dans les années 1970, la corruption de Hong Kong valait celle de Chine maintenant, freinant l’accès aux affaires d’une jeunesse universitaire et technocrate – le lancement de Hong Kong comme puissance commerciale.

En 1974, suite à un scandale mouillant un policier de haut rang, l’ICAC fut mise sur pied: structure juridique unique (d’où son succès), indépendante de la police, comme de la justice. Aujourd’hui, l’ICAC compte 1200 éléments parmi les meilleurs de la Colonie (on se bat pour y rentrer, en raison de son image de probité). Dans son gratte-ciel de Cotton Drive, c’est le Chevalier Blanc, travaillant à l’ordinateur: outils dernier cri (statistiques «on-line», système vidéo pour interrogation à distance, salle des identifications). L’ICAC enquête sur base des dénonciations des citoyens ou entreprises.

Signe de confiance: 65% des informateurs acceptent de s’identifier (contre 0% en Chine). Les «affaires» traitées sont de toutes tailles, du contrat boiteux de fournitures au futur aéroport de Shek Lap Kok, à quelques rouleaux de piécettes détournées de machines à sous.

L’ICAC fait aussi de la prévention en entreprise, organisant des séminaires, aidant les secteurs professionnels (telle la décoration intérieure, fief de la mafia) à mettre au point des codes de conduite très efficaces contre les tentatives de graissage de pattes. Enfin, la lutte anti-corruption est portée dans les foires, les écoles, à la TV – 5 heures par an de série noire (top succès d’audience!), basées sur des cas réels de corruption démantelés par l’ICAC.

Dernier succès de l’ICAC: mi-avril, suite à son travail, 3 industriels pharmaciens ont été appréhendés pour tentative de soudoyer le Ministère de l’emploi: 120 000 HK$ offerts pour 4 permis pour chinois illégaux…

Après le 1er juillet, l’avenir de l’ICAC est garanti par l’art. 57 de la Loi fondamentale (chinoise) pour Hong Kong : l’institut dépendra directement du gouverneur – comme avant!

Enfin, une bonne question: le modèle de l’ICAC est-il transposable en Chine -serait-il LA solution à ce mal majeur de la Chine Populaire?

Réponse: la coopération existe, notamment avec Canton qui admire le système. Mais son principe (l’autonomie de fonctionnement) remet en cause trop de privilèges: dans un système socialiste, dépouiller la police d’une de ses prérogatives est malaisé – les temps ne sont pas mûrs!